

Comment vous est venue l'idée de créer ce supplément?
Carlotta m'avait déjà proposé de participer au coffret Fassbinder. A l'époque, j'avais refusé de faire une interview car je trouvais ça inintéressant. Des journalistes sont plus prédisposés que moi pour ce genre d'exercice. En contrepartie, j'avouais être intéressé de faire un montage en deux parties à partir des visages de femmes chez Rainer Fassbinder, Douglas Sirk et Joseph Von Sternberg. Carlotta trouvait l'idée intéressante mais ne pouvait pas la concrétiser parce que la boîte n'avait pas les droits de Von Sternberg. En revanche, elle avait ceux de Sirk. Le coffret dvd de Sirk sort. Carlotta me rappelle pour faire un entretien. J'ai encore une fois refusé et j'ai reproposé mon idée qui consistait à mélanger les oeuvres de Fassbinder et Sirk. J'ai eu la possibilité de le faire. J'ai essayé tout en ayant prévenu que si ça ne donnait rien, on laissait tomber. Cela m'a pris une semaine de montage pour récolter les images. A l'arrivée, je suis très content du résultat mais il faut dire qu'avec des rushs pareils, ce n'était pas extrêmement difficile.
Entre Fassbinder et Sirk, avez-vous une préférence?
J'aime les deux. J'ai revu les deux films à la suite et j'ai trouvé le travail de Fassbinder incroyable. Les films de Douglas Sirk sont magnifiques mais ils restent corsetés dans une époque, dans un genre, dans le système Hollywoodien des studios. Chez lui, tout est fait au premier degré. Alors que chez Fassbinder, il y a une liberté totale. Ses films sont faits à petit budget, avec peu de moyens. Fassbinder n'a peur de rien. Dans les contraintes de l'époque, les films de Sirk restent tout aussi magiques. Le cinéma de Fassbinder me touche peut-être plus aujourd'hui. Les deux personnages principaux chez lui sont incarnés par un étranger et une femme âgée. Cela me parle plus facilement que le film de Sirk où il s'agit d'une bourgeoise et d'un jardinier.
Que pensez-vous du travail de Todd Haynes dans Loin du Paradis qui reprend les clichés de Douglas Sirk?
Je ne suis pas totalement convaincu par le travail de Todd Haynes sur ce film. Dans Loin du paradis, il n'est pas à la hauteur de Fassbinder. Il n'est pas à la hauteur de Sirk non plus. Quand on voit Imitation of life et qu'on comprend ce que raconte Sirk, ça reste plus stimulant que l'histoire racontée par Haynes qui reste en surface. Ce qui est très beau dans Loin du paradis, c'est le travail de reconstitution. Sur la thématique, ce qui est fascinant chez Sirk, c'est que son film est à la fois un film d'auteur très personnel sur la forme et en même temps il assène des vérités sur la société. Loin du paradis reste lui un bel objet désincarné.

Dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, vous adaptiez une pièce de théâtre de Fassbinder qu'il avait écrite à 19 ans et qu'il n'a jamais transposée au cinéma. Comment l'aviez-vous découverte?
J'avais découvert la pièce de Fassbinder grâce à un ami qui m'avait conseillé de la voir. Elle était montée dans un théâtre de banlieue parisienne, dans mes souvenirs. A l'époque, j'avais beaucoup aimé tout en la trouvant inaboutie. Je la trouvais un peu bâclée sur la fin. Mais tout le début était incroyable. Je l'avais un peu oubliée. Quelques temps plus tard, j'ai commencé à écrire un scénario sur le couple du point de vue d'un adolescent. L'ado découvrait l'expérience du couple et la désillusion que cela peut amener. En l'écrivant, j'avais du mal parce qu'à ce moment-là, le sujet m'était sans doute trop proche. J'ai repensé à la pièce de Fassbinder, je l'ai relue et je me suis dit qu'il y avait déjà là-dedans tout ce que je voulais raconter. Autant l'adapter directement, d'autant que je m'y retrouvais totalement.
Quelles sont les modifications que vous aviez faites?
J'ai donné plus d'importance au personnage secondaire incarné par Anna Thomson [NDR. Qui joue un transsexuel]. Pour lui donner de la consistance, je me suis inspiré du personnage d'Elvira (Volker Spengler) dans L'année des treize lunes qui change de sexe par amour pour un autre homme. Une fois qu'il s'est fait opéré, l'autre finit par le rejeter. Je me suis servi de l'oeuvre postérieure de Fassbinder pour raconter quelque chose qu'il n'avait pas encore raconté lorsqu'il avait 19 ans. En même temps, j'ai récemment revu Berlin Alexanderplatz. Et là, je me suis rendu compte à quel point le personnage de Leopold joué par Bernard Giraudeau dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes l'avait poursuivi. De manière générale, tous les films de Fassbinder tiennent dans Berlin Alexanderplatz.
Dans quelle mesure Douglas Sirk et Rainer W. Fassbinder ont constitué des dates dans votre parcours de cinéphile?
Depuis mes débuts, ces cinéastes m'ont aidé à trouver ce que j'aimais au cinéma. Ils m'ont poussé à accepter des influences assez variées. Surtout Fassbinder qui à travers des goûts hétéroclites avait la possibilité de faire des projets qui a priori pouvaient paraître contradictoires.
Propos recueillis par Romain Le Vern
Romain Le Vern
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