LE COIN DU CINEPHILE : LES PROIES (DON SIEGEL)
Tout sur LES PROIES - Photos - Le 2007-11-13 04:25:34"Don Siegel, cinéaste formidable parce que toujours là où on l'attend pas, joue sur le contre-pied en osant une dérive Bergmanienne qui autopsie ce qui se passe dans le cerveau de demoiselles de tous âges."
Pour donner une idée, Les proies était à l'époque ce que L'assassinat de Jesse James est aujourd'hui: un film hallucinant extrêmement mal vendu par des producteurs déconcertés par le rythme atypique et la proposition de cinéma ambitieuse et immense qu'il donne. Faut dire que c'est trompeur. Le générique avec sa musique entêtante composée de tambours militaires et rythmée de détonations guerrières prépare au contexte du film (l'action se déroule pendant la guerre de Sécession) et semble tout droit nous emmener sur un front, dans un film barbare et viril avec Clint devant la caméra et Siegel derrière. Au bon souvenir de leurs deux précédentes collaborations (Un shérif à New York et Sierra Torride). Un film qui d'emblée donc prévient déjà de ce que l'on risque de voir à l'écran: la guerre avec un style vériste, proche du documentaire. Merci, on connaît le programme. Puis, surgit la première image post-générique qui n'a déjà rien à voir avec le programme annoncé. Dans une atmosphère agreste et fantastique, une fillette avec un panier et un manteau à capuchon part à la quête des champignons dans une forêt. Un petit chaperon mignon tout plein, innocent à croquer. Sur son chemin, elle tombe sur le grand méchant loup: Clint Eastwood, un caporal nordiste, blessé à la jambe gauche, au regard énigmatique. Au loin passent des soldats sudistes - filmés au ralenti. Pour détourner l'attention, Clint embrasse la gamine sur la bouche. Appliquant les bonnes règles humanistes - faux prétexte pour ne pas dire qu'elle est tombée sous son charme fou, ladite gamine l'emmène dans le collège de filles où elle réside. Malgré les réticences, les pensionnaires le prennent courageusement en charge. Selon leurs termes, le yankee sera soigné avant d'être rendu aux autorités sudistes. Promis, c'est juré, elles appliqueront les bonnes règles patriotiques. A moins que le temps passe. Que l'attachement naisse. Que l'on finisse par trouver ça stimulant qu'un bel homme soit au coeur des femmes. Au-delà des conventions donc, d'autres choses circulent sans crier gare. Et c'est peut-être le drame. Pas celui qu'on croit, d'ailleurs.
Oubliez illico la possibilité d'un western Eastwoodien avec Clint: la guerre de Sécession n'apparaît ici qu'en filigrane et sert de toile de fond délétère. Ici, c'est la guerre des sentiments. Le conflit entre la pulsion et la raison. Les élans du coeur et les désirs du corps qui se chamaillent. En somme, l'inspecteur Harry chez Buñuel. Parmi les résidentes de cette demeure perdue au fin fond d'une nature belle et dangereuse, six pensionnaires aux caractères différents (une gamine obsédée par sa tortue, une sainte ni touche dévergondée, une jeune patriotique...). Une institutrice sublimement frustrée. Une esclave noire (période oblige). Une directrice au regard perçant au sourire faux (Géraldine Page) qui contrôle son petit monde sans faiblir avec une froideur qui cache plutôt bien ses failles intimes. Don Siegel filme cette histoire, adaptée d'un roman de Thomas Cullinan (lui-même inspiré par une comédie grecque d'Eschyle), avec économie d'effets et retranscrit les vacillements de ses personnages par le simple pouvoir de sa mise en scène. Au contact du bellâtre soigné, les femmes toutes plus ou moins blessées par les hommes, deviennent des anges de Botticelli en quête d'une nouvelle caresse, d'un nouveau regard. A son contact, les poupées brisées laiteuses du pensionnat se réaniment, revivent, prennent des couleurs, oublient liturgie et turpitudes. Siegel montre cette tentative de renouveau, cette irrépressible attraction du corps en se contentant sans emphase ni rien de scruter ce qui se trame dans les regards tristes. De sonder des échanges de regard maladroits qui traduisent la pénible ambivalence des sentiments. De faire entendre les pensées intérieures de chaque fille, de partager ces pensées obscures qui les travaillent au corps et à la raison. Des femmes qui se demandent encore si cela vaut la peine d'apprendre les bonnes manières alors qu'à quelques kilomètres de là, des hommes se massacrent la gueule sans réfléchir. Sur ce rythme, le film déroule ses bobines: le loup séducteur beau plumage beau parleur dévergonde toutes les princesses endormies. Jusqu'à ce que la nuit arrive. Cette nuit où le loup hurle, où des soldats sudistes débarquent en pleine nuit pour chercher un peu de réconfort auprès des demoiselles éloignées de tout, où tout finit par voler en éclats et virer gothico-hardcore.
[p1] [p2]



























