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CINE : TRAIN DE NUIT - POINT DE VUE

CINE : TRAIN DE NUIT - POINT DE VUE

Tout sur TRAIN DE NUIT - Le 2008-01-12 07:43:05


    Voilà le synopsis le plus plombant que l'on ait lu depuis des lustres: Hongyan exerce la profession de bourreau dans une province chinoise. Le week-end, elle s'échappe de ce quotidien en prenant le train de nuit, qui la conduit à la grande ville, où elle espère rencontrer le grand amour. Ne pas prendre ses jambes à son cou pour autant. Juste un constat qui se répercute sur les personnages: la Chine qui s'éveille a mauvaise mine. Il y a quelques mois, un témoignage précieux comme Still Life l'affirmait plus haut et plus fort que les autres. Le réalisateur Diao Yinan en rend compte dans cette oeuvre déprimante et atmosphérique dont le malaise colle à l'esprit et au corps pendant longtemps. Cette curieuse expérience s'inscrit de manière extrêmement logique dans le sillage du cinéma "contemplatif et exigeant" fréquenté par feu Antonioni et son digne successeur Ceylan (Uzak). Pendant une bonne heure trente, on erre quelque part entre Le désert rouge et Red Road. Dans un charivari mental du genre intense.

TRAIN DE NUIT
Un film de Diao Yinan
Avec Dan Liu, Dao Qi
Durée : 1h34
Date de sortie : 09 janvier 2008

train de nuit

A la manière de Jia Zhang Ke (en moins cérébral, en plus instinctif), Diao Yinan appartient à la génération montante des "nouveaux cinéastes chinois" qui, loin de la lourdeur administrative et la censure idéologique des studios officiels, regarde les mauvais côtés d'une société en pleine mutation et s'éloigne des vertus positives que l'on souhaitait exalter à une époque dans ce cinéma-là. Au centre du récit, des "grands" thèmes déjà au coeur de grands films sur les vertiges urbains: la misère sexuelle et affective, la peur de l'inconnu, la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens, la vengeance secrète, la violence sensible de la durée, le désir mortifère, l'architecture industrielle qui engourdit le coeur. Tout ça raconté avec des moments de flottements silencieux et des personnages meurtris au plus profond. Pas le droit de rire donc mais droit à l'émotion, la vraie. Cette rigueur apparente qui ne donne pas envie d'espérer en l'humain ne bride pas tout plein d'émotions contradictoires qui naissent de manière subliminale. D'ailleurs, on ne regarde plus le film depuis un bon moment, on le vit. Comme si on était dans le mental agité de la demoiselle. D'où un résultat non théorique qui ne répond pas aux lois du discours.

train de nuit

Tout passe comme par magie dans l'architecture des scènes, les croisements de regards, les frôlements des corps. La construction habile du scénario et la suggestion de la mise en scène (art de la répétition et du contrepoint) réflètent au passage les ambitions thématiques de ce réalisateur a priori peu aimable et pourtant si ouvert. Après, tout est affaire de sensibilité: est-ce dû à la solitude de cette jeune femme veuve et trentenaire qui exécute le travail le plus déprimant au monde, à sa rencontre avec un grand méchant loup ou à ces trains de nuit qu'elle prend pour participer à des bals de célibataires dans l'espoir de trouver une épaule sur laquelle se reposer? On ne sait pas pourquoi mais ce film erratique et atmosphérique contaminé par le mal de vivre reste fascinant d'un bout à l'autre. On pourrait presque le contempler uniquement pour son actrice Dan Liu qui refuse les larmes de crocodiles et les perfs ostentatoires de starlettes minaudantes. Tout se lit sur son visage et dans ses gestes. Et en faisant entrer son héroïne pas assez chaleureuse pour être sympathique dans une sorte de résistance distanciée - la marque d'une suprême mélancolie -, l'ensemble se savoure comme un spectacle "fin du monde" aride, monstrueux, pas heureux, pas confortable, pas cool, pas fun qui au bout de son chemin parvient à son thème longtemps recherché: l'horreur du neutre qui nous entoure tous.

train de nuit

Tout ça pour dire qu'on conserve de ce voyage lointain au coeur des traumatismes une étrange sensation de malaise et de tristesse tellement proche du cauchemar éveillé qu'il est impossible de rester totalement insensible. Condition sine qua non pour succomber pleinement: partager le goût du silence et des personnages désespérés. Et pour peu qu'on aime les ballets de postures et qu'on voue un culte à Tsai Ming-Liang, réalisateur radical du sentiment infinitésimal, le plaisir - si l'on peut employer ce mot dans de telles circonstances - est total. D'ailleurs, les séquelles seront similaires: des mois après avoir emprunté ce Train de nuit, vous conserverez l'état de spleen qui en découle dans un coin de votre cerveau. Ça trouvera un écho en vous. Que vous aimiez ou non ce qui se passe à l'écran. C'est ça, la beauté, la force secrète d'une telle proposition.

Romain Le Vern



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