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LE COIN DU CINEPHILE : LA JEUNE FILLE DE L'EAU (M. NIGHT SHYAMALAN)

LE COIN DU CINEPHILE : LA JEUNE FILLE DE L'EAU (M. NIGHT SHYAMALAN)

Tout sur LA JEUNE FILLE DE L'EAU - Le 2008-04-14 13:43:45


Si Le coin du cinéphile contribue à faire découvrir les curiosités les plus exotiques, il donne aussi l'occasion à des films même récents et connus d'être réévalués. Je reviens donc - exceptionnellement - sur un film sorti il y a peu de temps: La jeune fille de l'eau, décrié un peu partout comme une bouse sans intérêt et qui, pourtant, à mon sens, mérite que l'on revienne dessus. Pourquoi? Parce que c'est le film le plus désespéré, le plus organique, le plus imparfait de Shyamalan. Probablement son plus beau.

"A sa sortie, le film a fait rire une majorité de spectateurs qui n'ont vu qu'une comédie mégalo et mégafoirée. Mais il ne faut pas négliger l'autre partie de la salle, silencieuse, plongée dans l'obscurité, qui assiste, émue aux larmes, à la déchéance d'un cinéaste refusant de devenir «dieu» (ce cameo si controversé dans Le Village) pour rejoindre le commun des mortels, serrer ses personnages forts dans ses bras, refuser la tour d'ivoire pour rendre compte de l'état - malade - du monde."

la jeune fille de l'eau


En surface, l'histoire est simple comme une bedtime story (celle que Shy narre à ses enfants le soir venu): le gardien d'une résidence immobilière devient, malgré lui, le dernier recours d'une princesse issue d'un royaume aquatique. Avec lui, toute une communauté de gens différents. En profondeur, ça l'est moins. Dans la catégorie «conflit-cinéphile-qui-existe-depuis-la-nuit-des-temps», M. Night Shyamalan se pose là. Toqué de Spielberg et de Hitchcock, le cinéaste a été révélé au bout de son troisième long métrage: le phénomène Sixième Sens dont la principale qualité consistait à remettre au goût du jour l'intérêt des «films-à-twists», ceux qui permettent au spectateur de voir des films à répétition et au gré des visionnages de repérer les indices dissimulés (la scène de dîner entre Bruce Willis et sa femme, par exemple) et les effets retors (l'utilisation du flash-back au début). A partir de là, le cinéaste s'est spécialisé dans un registre: les figures archétypales du fantastique et du merveilleux paumées dans notre monde à nous (les fantômes dans Sixième Sens; les super-héros dans Incassable; les extra-terrestres dans Signes; les loups-garous dans Le village et enfin la nymphe dans La jeune fille de l'eau). Dans Incassable, on assiste béat à l'explosion d'un talent formel monstrueux (l'accident ferroviaire suggéré par un écran de télévision) qui vaut mieux que le statut d'auteur malin. Mais ce qui est intéressant est peut-être - déjà - ailleurs: dans le portrait de l'américain lambda (Bruce Willis, génial dans ce contre-emploi de père déphasé) qui s'extirpe de la foule et de son marasme familial (relations qui vont mal avec sa nana anxieuse et son fiston névrosé) pour devenir maître de son destin. Dans Signes, Shyamalan continue d'expérimenter comme un diable. Premier son de cloche: il s'octroie un cameo plus long que d'ordinaire, traite de grands sujets mystiques, sonde les ravages psy d'un veuf qui retrouve la foi, retrouve sa famille et se bat avec de l'eau bénite pour libérer ses traumas sur de vilains extra-terrestres. Le tableau se noircit malgré des fulgurances visuelles hallucinantes (ou comment le reflet d'une télé peut faire grimper le trouillomètre). Dans Le Village, autre film passionnant car malade, il délite l'argument fantastique pour raconter la plus impossible des histoires d'amour et construit au bout du cheminement une parabole sur l'ambiguïté des bonnes intentions. Les défauts majeurs du film sont contrariés par de vrais éclats de beauté (une confrontation vraiment flippante dans les bois entre un loup-garou phtisique Adrien Brody et une aveugle amoureuse Bryce Dallas Howard) et de vraies idées de cinéma: la perte des illusions incarnée par une fille victime d'un système dont elle est l'enfant, seule sur l'asphalte. On voit l'explosion du bluff à des kilomètres, pas elle. Elle ne croit qu'en l'amour. Celui qui lui permet d'y voir plus clair. Une première lecture donne l'impression que Shyamalan se fout de la gueule du monde. Une seconde invite à apprécier les beaux moments d'égarement du récit, à passer outre l'impression de manipulation pour savourer de sacrés moments de cinéma.

la jeune fille de l'eau


A l'époque, encore, il était bien vu d'aduler Shyamalan, le génie. Aujourd'hui, avec La jeune fille de l'eau, c'est l'inverse: on ne croit plus à Shy, le singulier. C'est probablement le film le plus incompris de ces cinq dernières années, un de ceux qui ne supportent pas l'idée de sortir en compétition chaque semaine avec une liste incommensurable de films tous plus différents les uns que les autres. Et c'est en cela qu'il est précieux. De tous les films qui sont sortis depuis, c'est le seul qui continue de me hanter de mois en mois tant il contient une détresse sans appel. Du côté des pros comme des anti-Shyamalan, il contribue à bousculer la conception que l'on pouvait avoir du cinéma de Shyamalan. Objet très théorique mais paradoxalement instinctif et donc jamais écrasé par la solennité, La jeune fille de l'eau semble exister pour bousculer les préjugés, creuser les inquiétudes sous un divertissement naïf et amener à relativiser ce que nous pensons du cinéaste (corrélat, éviter les conflits exacerbés). Les maladresses béantes, grossières, comme le refus du champ/contre-champ pendant une longue première partie, sont autant de blessures: le film a été construit au moment où Shyamalan venait de sortir d'une dépression (refus de Disney de produire son projet, séparation avec le studio, le livre «L'homme qui entendait des voix, ou comment M. Night Shyamalan risqua sa carrière pour un conte de fées») avant d'être récupéré par Warner qui comme toujours ne sait pas comment vendre les films qui sortent du lot (voire le massacre qu'elle a commis sur The Fountain et, récemment, L'assassinat de Jesse James).

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