
Le cinéma « right here, right now »
On a beau s'appeler James Cameron, écrire un film d'anticipation relève de la gageure, a fortiori quand nous sommes en 1995 et que le futur dans lequel se déroule l'intrigue a pour date... le 31 décembre 1999. Rien de délirant aujourd'hui dans le traitement de ce qui apparaît comme la fin d'un monde : les voitures crament, la police menotte tout ce qui bouge, un pied posé en-dehors de son véhicule équivaut à un risque maximum (on est à Los Angeles), et tout le monde cherche un moyen de se divertir. C'est là qu'intervient Lenny Nero, dealer post-moderne qui nous offre le cinéma version 2.0. Oubliez HD, Blu-Ray, Wii, Second Life etc. : Lenny deale la vie elle-même. Encore plus sexy : la vie des autres. Collez sur votre crâne ce qui ressemble aux mains gluantes de notre enfance reliée à un lecteur de minidisque, et afflue dans votre cortex une tranche de vie préenregistrée dans celui de quelqu'un d'autre. « Les possibilités sont infinies, » martèle Lenny. Voilà l'invention ultime, qui repousse tous les bastions philosophiques en permettant de revivre à volonté le passé heureux ou d'accéder au ressenti d'autrui sans aucune médiation. Un client réticent se voit ainsi proposer d'être « une jeune fille de dix-huit ans sous la douche. » Bien entendu, ce nouveau genre de came ne s'adresse pas aux nietzschéens débutants en quête d'éternel retour du Même, mais plutôt aux millions de névrosés qui peuplent une ville rongée par le vice et sa répression plus ou moins aveugle : se greffe alors sur la réflexion sur le cinéma le thriller par l'intermédiaire d'un snuff-movie particulièrement atroce dont l'héroïne malheureuse est une prostituée, habituelle pourvoyeuse de Lenny en clips pour adultes. Si le film réserve son lot de rebondissements, de suspense et de courses-poursuites, il serait réducteur d'ignorer les clés qu'il offre pour une éventuelle autopsie du cinéma compris comme réservoir à fantasmes, voire comme mode de vie par procuration.

« T'es prêt ? Vas-y, branche. »
Le film s'ouvre sur l'oeil de Lenny en gros plan, au son de deux voix off prononçant les mots ci-dessus, avant que l'image ne se brouille, puis redevienne nette : nous voilà devant un resto chinois avant un braquage qui se révèlera fatal au propriétaire du cortex que Lenny « consomme ». Plan-séquence hyperréaliste à l'adrénaline, mort brutale de l'oeil de la caméra, qui s'est superposé à celui de Lenny : ma perception de spectateur de cinéma est introduite in medias res à ce qui a remplacé le cinéma dans un futur proche, un procédé qui me permettrait d'intérioriser totalement mon expérience de spectateur, expérience dont le cadre visuel est alors celui de mon oeil. Je suis la personne dont l'on m'offre le point de vue... le temps du film. Au « ici et maintenant » perpétuel du réel, état auquel je suis condamné par mon existence, se superpose un « maintenant » certes virtuel, car détaché du présent, mais réel en cela qu'il devient la réalité immédiate à laquelle je suis confronté. Idée bien séduisante : je peux alors choisir dans le supermarché de mon imagination ce que je veux vivre, à volonté. Une vie à la carte, en quelque sorte. Le parallèle avec le cinéma est évident ; salle obscure ou écran de home cinéma, le spectateur absorbé par la réalité immortalisée qu'il a choisie de voir s'extrait du réel. Strange Days nous renvoie ainsi à notre condition de spectateur/voyeur : que le film s'ouvre sur un oeil écarquillé et deux voies étouffées peut tout aussi bien évoquer deux drogués en quête de sensations fortes que... moi et mon pote devant la téloche. De même, le snuff-movie se clôt sur les yeux sans vie de la victime, que le meurtrier prend soin de laisser ouverts, comme pour placer le spectateur face à l'insoutenable qu'il recherche sans l'assumer. Peut-être y a-t-il après tout dans la cinéphilie une part de pathologie (s'adresser à Michael Powell et son chef d'oeuvre Le Voyeur), pouvant se révéler dangereuse quand le virtuel excède et envahit le réel : les clips dont Nero fait commerce semblent ainsi provoquer une forme d'accoutumance, et ce chez le héros lui-même, qui revit obstinément les moments les plus heureux d'une histoire d'amour passée, dans l'intimité de son appartement, un verre d'alcool fort à la main, son image réfléchie dans un miroir, comme pour mieux montrer la schizophrénie inhérente à ce type d'expérience. Comment en effet pouvoir vivre le même instant de bonheur deux fois avec la même intensité, surtout quand cet instant est détaché de tout contexte ? Ferme les yeux, dit Lenny à Mace plus tard dans le film au moment de la « brancher » pour la première fois, sinon tu vois double : c'est ce qu'on peut souhaiter de pire à l'un des consommateurs.

Right here, right now
Le titre du film est à ce titre, et sans jeu de mots, éclairant : si mes journées sont composées d'un enchaînement d'instants empruntés à la vie des autres que je vis par procuration, elles sont à coup sûr « étranges. » De même, le « jour étrange » est aussi celui que produit le cinéma même, avec la technique de la « nuit américaine » popularisée par le film éponyme, technique par laquelle on peut filmer une scène de nuit en plein jour. Les jours étranges sont aussi ceux que vit une Los Angeles quasi-exclusivement vue de nuit, à feu et à sang à la veille du nouveau millénaire. Le 31 décembre est déjà, à la manière du 14 juillet, un de ces événements totalement vidés de son contenu religieux ou idéologique pour devenir l'occasion pour tous de faire la teuf du siècle comme si la fin du monde allait effectivement se produire. Ou, pour être plus biblique, l'Apocalypse au sens premier du mot : non pas un déchaînement de violence (l'Apocalypse n'est pas un film de Michael Bay avec un budget illimité), mais le moment où la vérité sur le monde et sur nous-mêmes se révèle de façon définitive, et où se fait le jugement des âmes sans médiation ni échappatoire. Une révélation (dit l'étymologie grecque) qui va replacer Lenny, enfermé dans sa nostalgie du passé et la « vraie vie » qu'il deale, dans l'ici et maintenant du seuil entre deux millénaires, « right here, right now », comme le dit Mace et le samplera par la suite Fatboy Slim. Il y a ainsi un aspect quelque peu simpliste dans la manière dont se termine le film au passage à la nouvelle année, alors que tous les personnages reçoivent ce qu'ils méritent ; cette fin répond néanmoins au désir quasi spirituel de justice d'un personnage comme Mace.
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