
"On sort de là le sourire aux lèvres, les yeux rouges, en conservant à l'esprit l'image la plus forte du film. Celle qui répond finalement à la question que Flanagan s'est posée toute sa vie (la douleur, ça veut dire quoi?). Celle de Sheree Rose qui extrait un bocal contenant le liquide post-mortem encombrant les poumons de Flanangan. Liquide immonde dans lequel il était en train de se noyer."

Ce documentaire very strange sur un man on the moon est sorti dans les salles françaises en 1998 avec une interdiction aux moins de 16 ans et un vilain avertissement prévenant solennellement les imprudents: Sick contient des images à la limite du supportable qui le réservent à un public très averti. Ajoutez par-dessus l'étiquette underground et vous pouvez être sûrs que l'objet n'intéressera que quelques curieux avides de bizarreries et rebutera violemment les autres. Marrant. Marrant car en le regardant de plus près, Sick n'a rien d'un machin insoutenable, malade ou complaisant mais tout du concentré utile et follement généreux qui révèle un coeur immense sous son apparence hardcore. Faîtes l'essai et vous verrez, ça faisait longtemps qu'un film - qui n'a rien d'une fiction - n'avait pas fait rire - aux éclats, parfois - ou ému aux larmes aussi franchement. Le conseil du jour donc, c'est de zapper les avertissements nigauds et celui, utile, consiste à découvrir sans préjugés ni rien la personnalité pas ordinaire de ce Bob Flanagan, héros de cinéma à lui seul, mec incroyable qui s'est battu contre une maladie pendant 43 ans. Un mec digne, opiniâtre, blagueur, angoissé. Un romantique extrême dont les yeux semblent taillés dans un bout de ciel. Une affirmation de la vie qui exhibe sans complexe une chair brûlée, un sexe mutilé et les initiales SR (celles de Sheree Rose) amoureusement tatouées sur son corps détruit. Sans jamais prendre en otage, ce performer SM touche en plein coeur et envoie nos obsessions superficielles et autres larmes de crocodile de pacotille aux oubliettes. Son obsession? Niquer la mort en se foutant de sa gueule. Parce que la vie s'est trop longtemps foutu de sa gueule. Au diable les croyances et les biens pensants!

Sans voyeurisme, ni violons mélos, ni le moindre gramme de pathos gluant, le très doué Kirby Dick, révélation du petit monde documentaire, filme ce corps massacré par les piercings et autres blessures lors d'happenings impressionnants où Flanagan n'hésite pas entre autres à se clouer le pénis. Images difficiles à regarder, oui. Mais tout l'univers du gars est capté par Dick avec une pudeur inouïe, en appelant un chat un chat, en imposant une lucidité et une franchise qui appellent le respect, sans chercher à imposer un jugement de valeur ni avoir peur de ce qu'il montre. C'est ainsi, et rien d'autre. Le «sadomasochisme» tant redouté du sujet n'est pas tant montré comme une transgression mais un vrai art de vivre. Comme Schroeder lorsqu'il réalise Maîtresse, son chef-d'oeuvre frappé. Là aussi, deux tourtereaux soignent manque d'affection et manque tout court par les jeux SM (plantage d'aiguilles dans les parties intimes etc.). Au gré des conversations, on apprend au passage que l'étranglement amoureux qu'ils aiment à pratiquer de concert est une pratique sexuelle inspirée de L'empire des sens, de Nagisa Oshima. Lorsque la jouissance arrive ou que la pose est esthétique, Sheree, l'artiste, prend des photos de son modèle agonisant et finit par créer une exposition (une «exhibition» en anglais). La recherche d'une forme d'excitation à travers la douleur est donc manifeste et ardente dans cette relation sensible dominant/dominé, amoureux/amant, artiste/muse. A chaque blessure, suit une caresse apaisante. Ou des baisers laissés dans le cou. Moralité? La vraie souffrance réside TOUJOURS ailleurs. Dans le simple fait d'être né différent, avec une maladie mortelle qui astreint chaque jour un peu plus. Pour Flanagan, chaque matin est un bonheur. Chaque journée est une victoire.
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