COUP DE COEUR DVD : JE T'AIME, JE T'AIME, D'ALAIN RESNAIS
Tout sur JE T'AIME, JE T'AIME - Le 2008-01-04 16:51:31Méconnu et pourtant essentiel, Je t'aime, je t'aime fait partie avec quelques bizarreries comme Maîtresse, de Barbet Schroeder, de cette liste rouge des vilains petits canards français. De ces films opaques qui ont fini par connaître plus d'engouement à l'étranger que dans leurs pays d'origine. Sans doute parce que la forme extrêmement moderne ne convenait pas aux conventions de l'époque (souvenez-vous du trip expérimental de La prisonnière, de Henri Georges Clouzot, naguère incompris, aujourd'hui célébré). C'est pourtant une oeuvre culte et remarquable d'intuition qui a inspiré et continue d'inspirer des générations entières de cinéastes. Ne serait-ce que pour sa capacité à retranscrire ce sentiment inexorable de perte, le trouble identitaire, l'agitation mentale et la sensation de manque provoquée par la fin d'une relation amoureuse. Sa structure proche du kaléidoscope y contribue sans doute pour beaucoup. Dans la filmographie de Resnais, Je t'aime, je t'aime n'est pas un cas isolé comme par exemple Black Moon, pour Louis Malle ou Alice ou la dernière fugue, pour Claude Chabrol mais une vraie continuité artistique. Tout d'abord, il s'agit de la cinquième collaboration scénaristique de Resnais avec un écrivain après Hiroshima, mon amour (Marguerite Duras); L'année dernière à Marienbad (Alain Robbe-Grillet); Muriel ou le temps d'un retour (Jean Cayrol) et La guerre est finie (Jorge Semprun). Ensuite, le récit contient tous les thèmes obsessionnels du cinéaste: la mémoire douloureuse, la réalité fuyante, le réveil mort, la paranoïa douce, l'impossibilité du couple, la femme mystérieuse. Tant de sujets déjà abordés ailleurs (prenez par exemple L'année dernière à Marienbad ou La guerre est finie). Enfin, Resnais exploite un procédé jusqu'à l'abstraction voire même à l'écoeurement. Dans le bon sens du terme.
Habilement, le cinéaste mélange les nappes temporelles (le passé, le présent et le futur antérieur) pour refléter la confusion mentale de son personnage principal (Claude Rich, agréablement dépassé par les événements). On peut faire un parallèle avec l'état de son cinéma: certains éléments de Je t'aime, je t'aime - comme la répétition maladive des situations - évoquent les précédentes dérives fantastiques de Resnais pour l'atmosphère cotonneuse, aérienne et mystérieuse oscillant entre rêve et réalité; d'autres - comme le passage inconscient d'un monde à l'autre - préfigurent des oeuvres plus sobres et tardives comme L'amour à mort dans lequel il relate une histoire à la fois proche et éloignée où, comme l'indique le titre, l'amour est intrinsèquement lié à la mort. Film faussement mineur car film charnière qui marque un tournant dans sa carrière et sa représentation du fantastique, Je t'aime, je t'aime travaille la subjectivité au corps d'un personnage désabusé dont on comprend le désabusement uniquement à travers les souvenirs, racontés de manière parcellaire, à travers des flash-back. Tel quel, l'agencement relève du travail d'orfèvre et pousse le spectateur à reconstruire le puzzle tout seul comme un grand même s'il paraît plus facile de ne pas y voir de sens. David Lynch s'en est certainement souvenu pour la superposition des univers mentaux. Surtout pour Mulholland Drive, son oeuvre charnière à lui, dans laquelle une première partie - délimitée par la fameuse clef bleue - se situe après une seconde où de nouveaux personnages apparaissent et appartiennent au passé - les acteurs devenant eux-mêmes coincés dans une mise en abyme où ils sont amenés à jouer "un film dans le film": celui d'une représentation. Le même schéma que dans Lost Highway ou plus récemment INLAND EMPIRE. Mais s'il a recours à la mise en abyme, Resnais ne cherche pas tant à perdre le spectateur dans les méandres de son récit qu'à l'amener vers une forme d'empathie.
On le comprend au gré des images qui prennent comme dans une spirale: Claude, le personnage principal a eu envie de mettre fin à ses jours suite à une séparation douloureuse. Ayant loupé son suicide (ce qui peut laisser penser qu'il est peut-être dans les limbes), il sillonne une route et tombe sur un homme mystérieux (l'équivalent de l'homme en noir dans Lost Highway) qui lui propose de participer à une expérience scientifique de voyage dans le temps. Cette expérience est organisée dans une clinique belge froide comme la glace et quasi-fantasmée (impossible de trouver un endroit plus surréaliste). On lui laisse le choix de la période qu'il souhaite revivre, il opte pour celle où il était heureux. Une parenthèse idyllique sur une plage paradisiaque dans le Midi de la France. Lui avec son masque et son tuba. Sa copine (Olga-Georges Picot), allongée sur la plage abandonnée. Hélas, l'expérience provoque des effets secondaires: l'homme est rapidement contraint de revivre différentes époques de son passé. Sa vie défile, repasse en boucle et l'on assiste à tout. C'est là qu'intervient le talent de Resnais. Le montage de Albert Jurgenson obéit à l'illogisme des situations et n'hésite pas à repasser une même scène filmée sous un nouvel angle, avec des secondes supplémentaires pour la compléter jusqu'à ce qu'elle devienne compréhensible. L'image «bugue» au sens propre; et c'est à partir de là que le film, en mode pause, enroulé dans ses bobines, tire son impressionnante audace. Son impressionnante beauté aussi.
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