
CINE : A BORD DU DARJEELING LIMITED
Tout sur A BORD DU DARJEELING LIMITED - galerie de photos - Le 2008-03-01 05:00:38COUP DE COEUR RLV
A BORD DU DARJEELING LIMITED
Un film de Wes Anderson
Avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman
Durée : 1h31
Date de sortie : 19 mars 2008
Répétition et différence: Wes Anderson emmène trois frères déguisés en clowns tristes sur la route des Indes. Il faut voir A bord du Darjeeling Limited pour Bill Murray qui loupe son train et donc toute l'histoire du film. Pour le Darjeeling qui ne peut plus avancer. Pour les regards fiévreux d'une indienne. Pour la tête de serpent mal réveillé de Adrien Brody. Pour les maux bleus de Natalie Portman. Pour le peignoir de Jason Schwartzman. Pour les cicatrices de Owen Wilson. Pour les Rolling Stones et Joe Dassin.

Comme nous sommes très chanceux, la projection de A bord du Darjeeling Limited au cinéma est précédé d'un court métrage et pas n'importe lequel: Hotel Chevalier signé par Wes Anderson qui entretient des liens étroits avec le long puisqu'il met en scène l'un des trois personnages principaux, à savoir Jason Schwartzman, et définit déjà le caractère aérien et déphasé d'un mec qui pourrait passer sa vie en peignoir en attendant l'amour de sa vie (Natalie Portman qui surgit comme si elle descendait d'un rêve). Ce court métrage a beaucoup fait parler de lui sous prétexte que l'on peut voir la belle Natalie dans le plus simple appareil. Ce serait pourtant oublier que son corps nu dévoile des bleus d'amour. Des marques douloureuses qui ne s'effacent pas. Rien n'est dit explicitement sur ce qui a pu se passer mais on comprend tout dans les silences des personnages. Le court s'achève sur une petite musique de flonflon à la française qui reviendra tout le long du «grand film» bercé par ce même romantisme désuet. Les deux autres frères sont idéalement choisis (Owen Wilson, totalement dépressif avec un visage cicatrisé et Adrien Brody, totalement élégant avec les lunettes noires de son vieux et sa tête de serpent mal réveillé). Au lieu de compiler des vérités toutes faites sur la famille (le grand thème du cinéaste, déjà au coeur de La famille Tenenbaum et La Vie aquatique), Anderson brode sur les liens défaits. Ceux entre trois frères abîmés par l'existence qui partent en Inde pour faire ledit lien entre le père et la mère. Au départ isolés, les frangins finissent liés comme des triplés mal assortis. Les comédiens possèdent la Bill Murray's touch. C'est-à-dire cette capacité à traduire beaucoup en faisant le moins possible.

D'ailleurs, l'introduction du film est focalisée sur Bill Murray qui se précipite pour prendre un train et finit par le louper. Sur le quai de la gare, en plein sprint, il est devancé par Adrien Brody qui, lui, réussit à rejoindre le train Darjeeling. Une manière de nous dire avec humour que si Bill Murray l'avait eu à temps, Wes Anderson nous aurait raconté une toute autre histoire. Visuellement, toute l'intro avec Bill Murray se traduit par un style visuel très proche d'une série B d'action à la sauce Indienne. Donc totalement différent de ce qui va suivre. Ce n'est que le début. D'un bout à l'autre, A bord du Darjeeling Limited fourmille d'idées plus folles les unes que les autres. C'est d'autant plus étonnant que ce film-ci, encore plus que les autres Wes Anderson, laisse une impression pas désagréable, presque flottante, de différence et de répétition. On a beau retrouver tout ce qui fait son style habituel; on est toujours cueilli par une prise de risque au détour d'un plan. Le film avance à la vitesse du train (le Darjeeling du titre) qui dans une scène ne peut plus circuler même s'il est encore sur des rails. Une situation surréaliste qui confirme la prédilection du réalisateur pour les débordements joyeusement tristes du quotidien palot. Au moins, on ne s'ennuie pas: le film prend une direction différente toutes les cinq minutes, même lorsqu'il s'agit de mélanger les histoires entre elles (la partie complètement dingue avec Barbet Schroeder en mécanicien louche dépassé par les événements). Formellement, l'utilisation des panoramiques et des travellings donne une dynamique et une dimension très étranges. Sous l'assurance de la mise en scène (le cinéaste sait pertinemment ce qu'il veut cadrer et donc montrer) qui peut passer pour de l'arrogance ou de la froideur, il perce toujours - et on dit bien toujours - une tristesse hallucinante qui affecte autant les playboys de pacotille que les défigurés dépressifs. C'est grâce à ça qu'il échappe à la pose: Wes Anderson propose un cinéma proche et loin de ses personnages qui refuse d'imposer un jugement sur eux et au contraire les accompagne sans trop se poser de questions dans leur quotidien ou leurs fantasmes. A travers ses images, naît un vrai amour pour les familles en panne. C'est ça qui est beau: la maîtrise formelle ne peut pas contenir tout ce bordel des sentiments. C'est d'autant plus déroutant qu'on ne sait pas s'il en faut en rire ou en pleurer et cette confusion contamine le spectateur qui passe par une gamme d'émotions très variées allant de l'hilarité à la tristesse comme la perplexité.

Comme dans ses précédentes tentatives, Anderson construit des petites histoires d'amour minuscules qui ne manquent pas de grandeur. Comme cette idylle dans le train entre l'un des frères (Jason Schwartzman) et une jeune Indienne dont les désirs sont bridés par son compagnon. Le film est rempli d'enjeux de ce genre. Mais le cinéaste ne les traite pas comme des anecdotes superficielles et leur donne une vraie intensité. Sa méthode est simple: utiliser un air de musique décalé et laisser parler des regards. Un regard subjugué (Schwartzman et la miss, tous deux séparés d'un wagon, qui se mettent à la fenêtre pour griller une cigarette et connaissent le coup de foudre). Un regard embué de larmes (les adieux simples de ces deux tourtereaux sur un quai de gare). C'est d'ailleurs Anjelica Huston dans le rôle de la mère qui résume à elle seule la morale de ce récit où l'on cherche tant à communiquer et à partager: on peut dire beaucoup sans utiliser de mots. Le spectateur ressent ainsi beaucoup de choses sans pouvoir les exprimer. C'est pourquoi on n'en sort pas totalement indemne. Le lien affectif qui naît entre nous et ce récit de clowns tristes est si intense qu'on a immédiatement envie d'aller le revoir en sortant. C'est un genre de sentiment diffus que l'on ne ressent pas si souvent dans le cinéma actuel. C'est dire à quel point sous son architecture subtile, sous son coté sûr de lui jusque dans ses vertiges narratifs, le film s'avère d'une fragilité absolue et menace à chaque instant de se briser. Un peu comme la grande chronique polyphonique de La famille Tenenbaum où chaque personnage révélait des souffrances dissimulées sous la litanie des jours blafards. Au passage, signalons le défi le plus impossible de Wes Anderson dans A bord du Darjeeling Limited: utiliser un morceau de Joe Dassin en conférant un relief très émouvant à des paroles que l'on a déjà entendues jusqu'à l'overdose et qui ordinairement confinent à la ringardise. De manière plus générale, la somptueuse bande-son contient d'autres standards que l'on réécoute ici comme si c'était la première fois. Pour toutes ces raisons, Wes Anderson est ce peintre qui voit sous ses doigts naître les couleurs du jour. Et qui n'en revient pas.
Romain Le Vern
Retrouvez la galerie photos pages suivantes...







































