
CINE : THE BROKEN, LE NOUVEAU SEAN ELLIS
Tout sur THE BROKEN - La Critique - Photos - Le 2008-01-29 13:06:24THE BROKEN
Un film de Sean Ellis
Avec Lena Headey, Melvil Poupaud
Durée : 1h24
Date de sortie : 12 mars 2008

On se souvient que Sean Ellis avait prouvé dans son premier long métrage Cashback une étonnante capacité à générer un pic d'angoisse au moment le plus inattendu. Notamment lors d'une scène où le protagoniste enfermé dans un espace-temps suspendu se rendait compte qu'il n'était pas le seul à pouvoir pénétrer ce monde intérieur et personnel. Peut-être était-il déjà en face de son double maléfique. A l'époque, on pouvait prendre ça pour une facétie, surtout dans le cadre de ce qui s'apparentait à un teenage-movie pour ados glabres. En réalité, il fallait surtout y voir une envie de s'essayer au genre fantastique. C'est désormais chose faite avec The Broken où le jeune cinéaste (la trentaine) propose une variation autour des doubles en utilisant le motif du miroir (ce qu'il révèle en surface et en profondeur) et en faisant ouvertement référence aux Body Snatchers. D'ailleurs, le paradoxe veut que cette version personnelle soit plus convaincante que celle proposée récemment par Oliver Hirschbiegel (Invasion, avec Nicole Kidman).

La froideur du style est justifiée par le thème de la contamination. Sans doute parce que le film (presque amorphe) est lui-même contaminé par des doutes indicibles et des peurs secrètes. Cela explique pourquoi, dans les premières scènes, un anniversaire se révèle plutôt déprimant alors que les membres d'une famille sont censés se retrouver pour célébrer un événement heureux. Le fait qu'un miroir se brise à ce moment-là et marque le passage de l'ordinaire blasé à l'extraordinaire anxieux n'est pas anodin. Faute de donner les explications nécessaires, Ellis offre la possibilité au spectateur de remplir toutes les zones d'ombre. Au-delà de l'intrigue et de ses mystères, Sean Ellis questionne l'horreur du neutre qui entoure, qui asphyxie. Extrêmement désincarnés au premier abord, les personnages - tous membres d'une même famille - vont finalement chercher leur propre moi en étant confrontés à des doubles maléfiques. Avec un étrange mélange de fioriture stylistique (un accident de voiture répété de différents points de vue) et de sobriété assumée (une grande importance accordée aux respirations), Ellis se revendique plus proche d'un cinéma contemplatif qu'à un précipité riche en testostérone.

On peut noter deux points communs avec Cashback : un bon et un mauvais. Le plus, c'est qu'Ellis sait radiographier des univers mentaux où les personnages semblent plus ou moins déconnectés d'une réalité. Le moins, c'est qu'on risque de lui reprocher une propension à étirer un « sujet de court métrage » sans proposer d'enjeux dramatiques suffisamment robustes. Reste que ce flottement continu contribue à la beauté de l'expérience. S'il manque de substance, cet exercice de style élégant enchâsse les séquences hypnotiques, silencieusement inquiétantes, et donne au spectateur le temps de vivre chaque scène. Les références cinématographiques ne manquent pas (L'au-delà, Possession, Poltergeist, Dark Water). Mais ce sont les héritages de Poe et Baudelaire, vraies influences poétiques du cinéaste, qui insufflent à l'ensemble un spleen contagieux. Car le programme est finalement simple: se chercher soi-même dans la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens, la violence sensible de la durée ou l'architecture industrielle qui engourdit le coeur. Et peu importe le temps que ce cheminement existentiel doit prendre. Avec ses personnages qui trouvent peut-être au contact de leurs semblables ce qui leur manquait secrètement, The Broken, film de fusion, a tout d'une jolie chose qui séduit sans que l'on sache pourquoi et qui jusque dans ses errements retrouve toujours en grâce ce qu'il peut perdre en vigueur. Rien n'y est facile, tout y est évident.
Romain Le Vern
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