

Grande question: QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE FILM? Disons qu'on ne sait pas. Un trouble exquis. Une tragédie sous ecstasy. Une pâtisserie bourrative. Un vinyle craquelant de Matia Bazar. Un énergumène venu d'un autre temps, voire perdu dans le temps. A l'image de cette première scène (effrayante) où une nonne, enterrée dans le sable, hurle face caméra avant qu'un zoom arrière révèle l'étendue de l'horreur. L'ami de la famille, nouveau cauchemar de Paolo Sorrentino, est d'un mauvais goût réjouissant. D'un bout à l'autre. Et pas que ça. Ce conte irréel, érotique, outrancier, sinistre et drôle s'intéresse à un homme solitaire (hideux) qui tombe amoureux d'une fille (sublime). Et foisonne en cherchant des poux au classicisme. Ne pas conclure à la simple lecture du synopsis qu'il s'agit là d'une nouvelle déclinaison du Panique, de Julien Duvivier. Rien à voir. Même lorsque le vieux bougre mate lubriquement des joueuses de volley par sa fenêtre. Premièrement, choisir comme personnage principal un usurier "vieux, sale, radin, laid, misanthrope et pervers" (ce sera tout) révèle à quel point Sorrentino n'a pas envie d'être "sympa" avec ses personnages, son histoire, ses spectateurs. Lui qui préfère expérimenter et s'amuser avec sa caméra pour faire tout plein de mouvements extatiques, tremblants, élégants. Ou comment s'attirer les foudres des cinéphiles bien-pensants: traiter la misère sexuelle en utilisant de la musique techno au lieu de citer le maître Antonioni. Sacrilège? Presque. Pour donner une idée de L'ami de la famille, c'est un peu comme si un épisode de Maguy était revisité par un Tsui Hark rageur et neurasthénique. Voyez le genre.

QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE DELIRE? Ça prend son temps, ça pose, ça fait plaisir aux mirettes. D'autant que ce plaisir de la variation et du contraste est sensible dans la mise en scène. L'énergie, le morcellement et les ruptures de ton ne répondent jamais à des lois. S'il y a une loi ici, c'est celle du chaos. Après quelques films innovants, Paolo Sorrentino, esthète illuminé dont on avait découvert il y a quatre ans les étonnantes Conséquences de l'amour, livre un aboutissement et une expérience. Ceux qui connaissent ses fictions antérieures savent qu'il n'opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d'images. Pour faire bref, il en a marre de voir les films se ressembler, les cinéastes réciter des influences avec le petit doigt en l'air. Et si pour enquiquiner tout le monde il prenait comme héros un antihéros? Et s'il ne racontait pas grand-chose d'autre que finalement un délire de cinéphage nostalgique d'un cinéma Italien naguère fructueux, aujourd'hui en quête d'une nouvelle identité? Complètement passé inaperçu lors de sa présentation au festival de Cannes et sa sortie dans les salles Hexagonales, conspué par les étoiles éteintes de la critique, L'ami de la famille, trop gourmand, trop insolent, est pourtant une claque. On n'a même pas le temps de définir si tout ce bric-à-brac est ridicule ou sublime; on regarde ça bouche bée en se demandant comment des films pareils peuvent émaner d'une industrie cinématographique où la verroterie a désormais son mot à dire.
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