

Dans Notre pain quotidien, on voit des images que l'on ne voit pas tous les jours. Des hommes et des femmes aux visages impassibles qui travaillent à la chaîne dans de véritables industries chimiques. Affublés de blouses blanches ou bleues, ils commettent des gestes mécaniques et ressemblent à des robots bien formés auxquels on a supprimé la parole. On voit aussi des poussins balancés sur des tapis roulants comme des balles de ping-pong, des poulets fermiers qui gisent sur le sol, un tracteur à pince qui secoue un olivier comme un hochet, des poissons qui sont "mécaniquement" éventrés, des porcs qui se font déchiqueter les pattes etc. Un réjouissant programme donc qui montre à quel point les gestes ancestraux de l'agriculture et de l'élevage se réduisent désormais à des processus techniques. Le responsable de cette boucherie aux relents concentrationnaires ? Nikolaus Geyrhalter qui connaît son sujet et n'a pas envie de plaisanter. En 1996, le documentariste s'était fait remarquer avec The Year After Dayton dans lequel il suivait plusieurs Serbes, Croates et Musulmans au lendemain des accords de Dayton, qui décidaient du partage de la Bosnie-Herzégovine ; en 1999, avec Pripyat, sur les restes d'un site radioactif près de Tchernobyl ; ou encore en 2001 avec Elsewhere, documentaire de quatre heures qui proposait un éblouissant tour du monde. Avec ce nouveau film, il montre les ravages d'une surconsommation où la productivité nous a éloignés d'une réalité humaine pour entrer dans une démesure intensive.

Tout d'abord, louons l'audace : un documentaire aussi franc et direct sur l'industrie alimentaire n'est pas fréquent. Cela l'est encore moins lorsque la forme fonctionne de manière paradoxale avec le fond : Geyrhalter radiographie ce monde avec des images en écran large, symétriques, fixes, sans musique, sans dialogue, avec de lents travellings et surtout un montage fluide - qui se faisait en même temps que le tournage. Pas de discours didactique, encore moins de témoignages indignés à la Michael Moore, ce n'est pas le genre austère de la maison: Notre pain quotidien est né d'une réflexion personnelle du documentariste. A savoir que la consommation de masse encourage la fabrication de masse. La technologie rend les produits meilleurs marchés mais les gens qui travaillent sont de moins en moins bien payés. Paradoxe : les prix à la consommation ne cessent d'augmenter. Au départ, Geyrhalter voulait réaliser des entretiens pour illustrer le propos mais s'est rendu compte au gré des interviews que l'essentiel était ailleurs, dans ce quelque chose qui nous dépasse et nous échappe. Les individus travaillent dans des lieux qui sont vides et parlent très peu pendant le labeur. En éludant les informations orales (moins de démagogie) et en laissant plus d'importance à l'atmosphère (plus de réflexions), il donne la possibilité au spectateur de créer son propre film à travers des plans évocateurs et d'en tirer les conclusions qu'il souhaite en fonction des images qui doivent tester ses résistances et bousculer sa sensibilité. Sans doute aussi parce que l'engrenage est tellement poussé qu'il n'a aucune solution à proposer. On n'est même plus dans la dénonciation mais dans la description de la réalité.
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