Qu'il est doux de succomber, les soirs de mélancolie, aux charmes naïfs d'une bonne comédie romantique. Deux êtres que tout oppose se rencontrent. Ils ne se supportent pas puis finissent par s'aimer. Le genre connaît énormément de variations, du conte de fée à une veine plus satirique, de la rêverie rose bonbon à une forme presque conceptuelle.
Modern love de Stéphane Kazandjian explore ce genre sous différentes approches. Cela donne envie de l'évoquer à travers quelques grands visages qui l'ont marqué. Racontons ces grandes périodes à travers ces artistes, dont les oeuvres nous laissent un petit sourire attendri, comme la marque d'un moment où le cinéma était vraiment mieux que la vie.
LES FONDATEURS
L'un des films fondateurs du genre est
New York-Miami de
Frank Capra en 1934. Claudette Colbert y incarne une jeune fille fugueuse qui a fui l'emprise de son père milliardaire pour rejoindre son futur mari à New York. Elle veut l'épouser et vivre avec lui, malgré le veto paternel. Elle rencontre sur la route un journaliste un peu loser et un brin canaille,
Clark Gable. Elle est horripilée par sa présence au début, lui se rend compte qu'il tient là un sujet en or. Il prend soin d'elle pendant leur voyage en bus. Ils cohabitent difficilement, se chamaillent et se disputent puis une complicité naît au fil de leur périple et ils tombent amoureux l'un de l'autre. Tout est là. L'antagonisme de deux héros charismatiques, des situations improbables et légendaires (le fameux drap vertueux érigé en rideau entre les lits jumeaux), les quiproquos vaudevillesques (elle l'aime mais croit qu'il a profité d'elle, il l'aime mais croit qu'elle l'a trahi). Il y a surtout la grâce, irrésistible de cette histoire d'amour, l'allégresse permanente, le rythme du film qui jamais ne retombe, les rebondissements (les détectives à leurs trousses, le bus embourbé, la séquence de l'autostop) et des images qui fonctionnent toujours (la mariée qui quitte la cérémonie au moment de dire « oui »). Il est étonnant de voir un genre à sa naissance, la source d'une tradition. On sent que le vaudeville n'est pas loin, qu'on s'attendrit de bons sentiments, mais tout cela est transcendé par la mise en scène enlevée, un couple principal dont l'alchimie fonctionne admirablement et un scénario ciselé, maîtrisé. La magie et la simplicité de Capra enchantent cette oeuvre, souvent citée, copiée. Il s'agit là d'une référence absolue.
The Shop around the Corner d'
Ernst Lubitsch date de 1940 et est un petit joyau qui vous emporte. Aujourd'hui encore, il a gardé sa grâce intacte. Si
New York-Miami accuse parfois son âge, notamment dans le moment chanté dans le bus, l'écriture de Lubitsch est d'une fraîcheur et d'une profondeur virtuoses. Chaque personnage est émouvant, a une existence propre. Les situations sont charmantes et n'ont à aucun moment l'aspect convenu d'un théâtre de boulevard. La vie de la petite boutique est réjouissante. La rivalité entre James Stewart et Margaret Sullavan fonctionne à merveille. Il est le plus ancien vendeur de la petite boutique du respecté monsieur Matuschek. Il règne en maître et est le seul à ne pas être obséquieux avec son patron. Il reçoit des lettres d'une femme dont il ignore tout et dont il est amoureux. Arrive une jeune vendeuse qui ne peut le souffrir et qui bouleverse l'ordre de son petit monde. On eut droit à un remake lointain avec
Meg Ryan et
Tom Hanks dans le sympathique
Vous avez un message. Mais il était dépourvu de ces dialogues ciselés, cette vivacité d'esprit qui règne en permanence, cette tendresse que l'on éprouve pour tous les personnages qui échappent aux archétypes (du patron au coursier). De plus la situation n'est jamais forcée, l'intrigue avance naturellement, les quiproquos sont légers, touchants. Ce film est une petite parenthèse enchantée, spéciale. La grandeur de Lubitsch est de ne jamais évacuer la dimension sociale (le chômage qui menace, la solitude et le mal-être de ces personnages). Son point de vue est d'une grande tendresse et d'une grande justesse. Chaque réplique tombe juste, chaque scène est un moment de grâce, de légèreté et d'émotions. Il ne va jamais appuyer ses effets, trouve toujours l'équilibre parfait entre émotion et comédie. Il est profondément émouvant, même lorsqu'il est drôle. Cette « Lubitsch touch » est le raffinement suprême, la note parfaite vers laquelle ce genre tend en permanence. Lorsqu'à la fin les masques tombent et que les amants se reconnaissent, on ne peut qu'être touchés. Mais c'est surtout grâce à la chaleur, à l'affection qu'il est parvenu à nous inspirer pour chacun de ces protagonistes, que ce film se distingue et qu'il est un grand classique.