
YOUNG YAKUZA
Un film de Jean-Pierre Limosin
Durée: 1h39
Date de sortie : 09 avril 2008

Réalisateur des documentaires "Cinéma, de notre temps" sur Abbas Kiarostami (1994), Alain Cavalier (1996) et surtout Takeshi Kitano (1999), ce dernier ayant joué dans son long-métrage de fiction Tokyo eyes, Jean-Pierre Limosin revient ici sur un aspect à la fois très connu mais mal apprécié de la société japonaise, les yakuzas, autrement dit les mafieux nippons. En effet si toute une cinématographie de l'archipel a encensé et redoublé le mythe du bandit d'honneur, depuis les années vingt jusqu'à nos jours, la vérité sur ces bandes illégales est souvent à l'opposé de l'imaginaire collectif. L'approche de Jean-Pierre Limosin est à cet égard très révélatrice, il choisit de s'intégrer au gang par l'entremise du point de vue d'une nouvelle recrue. Cette dernière, tout aussi ignorante des enjeux et des règles du milieu apprend chaque jour combien le quotidien des yakuzas est rythmé par des rites précis, une hiérarchie stricte et une morale sans faille. Contrevenir à ces trois principes signifie l'expulsion, autrement dit le bannissement du milieu.

Le réalisateur entremêle judicieusement trois niveaux de lecture correspondant aux trois personnages principaux du documentaire. Le premier est celui de la recrue qui, d'un environnement familial conflictuel et problématique, se voit contraint de se soumettre à l'obéissance et à la discipline. Il ne peut qu'acquiescer ou se taire, obéir ou partir. Ses choix sont simples, tranchés, il n'a pas voix au chapitre. Le second niveau est celui du parrain lui-même, Mr. Kumagai, un habitué du milieu qui a monté chaque barreau de l'échelle, qui ne doit son ascension au sein du milieu qu'à force de ténacité et de dévouement, se pose à la fois comme un acteur qui fait son show (sa photo de lui plus jeune à la pose semblable à celle des acteurs de films de yakuzas est ici évocatrice) et comme un philosophe qui réfléchit à la nature et à la place du yakuza dans une société en pleine transformation. Banni et chassé de toute part, le yakuza moderne doit se trouver un nouvel espace, un nouvel interstice pour continuer à exister. Le troisième niveau enfin, plus discret, est celui d'un jeune rappeur japonais qui hurle ses peines, ses souffrances et son refus d'une société broyeuse d'individus. Ce dernier incarne ce farouche désir de liberté et de rébellion éprouvé par une grande majorité de la jeunesse tokyoïte actuelle. Complètement hermétique à la rigueur de l'apprentissage et à la nécessité de l'enseignement, cette jeunesse voit dans le respect et la transmission de l'héritage et des traditions un carcan difficile à assumer.

Bien plus qu'un portrait sur une caste de plus en plus maudite par les autorités, Young yakuza est un reflet subtil du déséquilibre manifeste qui menace la société nippone. Paradoxalement, à l'heure où les derniers représentants d'un certain respect du temps passé sont définitivement mis au ban, les futurs adultes du pays du soleil levant sombrent dans l'incompréhension, la perte des repères, la fuite en avant, la disparition. Si Jean-Pierre Limosin a délibérément laissé dans l'ombre les activités illégales du clan Kumagai, c'est pour mieux révéler combien le clan est tel un cadre, une route, un chemin à suivre, à la fois en tant qu'individu (chaque membre suit sa propre voie) mais aussi en tant que groupe (les actes de chacun se répercutent sur le clan). Si les exigences de la loi du milieu pouvaient apparaître de prime à bord telle une prison dorée, ces mêmes exigences forment en définitive des individus aux caractères riches et à la volonté tenace de réussite. Si les lois antigang ont permis de démanteler de nombreux réseaux mafieux depuis une dizaine d'années, la société japonaise actuelle a t-elle gagné au change ? Pas sûr...
David A.













































