Russell Crowe est d'abord une incroyable présence, une concentration et une dévotion à ses personnages impressionnantes. Pourtant, toujours crédible dans la peau d'un gladiateur, d'un flic imposant ou d'un scientifique sous-pression, il n'est pas de ces acteurs qui s'oublient derrière leurs rôles. Il a une humanité et une épaisseur qui transcendent ses performances, un peu comme ces comédiens à la nature généreuse comme
Gérard Depardieu ou
Marlon Brando, mais sans la nonchalance, avec un enthousiasme et une passion à se retrouver sur un plateau qui ne se démentent jamais, une jubilation communicative qui transparaît dans tout ce qu'il fait. Il a toujours ce plaisir, cet appétit d'univers très différent, ces recherches qu'il considère comme un privilège. Ainsi c'est cet engagement total et insatiable que l'on retrouve dans le très bon
3:10 pour Yuma de
James Mangold où il incarne un bandit avec une sacrée classe.

Né en Nouvelle Zélande en l'an de grâce 1964, un beau jour d'avril, le petit Russell émigre en Australie où il trouvera ses premières reconnaissances en tant que comédien. Il débute dans des séries télé, et se fait remarquer en particulier dans
Romper Stomper, plongée dans le milieu néonazi et évocation particulièrement frappante et violente de ces paumés haineux. Le film est juste, sombre et sans concession, plus âpre qu'
American History X car sans rédemption. Crowe s'imposait déjà comme un talent fulgurant et Hollywood n'allait pas tarder à le remarquer.
Sa carrière américaine commence avec le médiocre
Mort ou vif, aux côtés de
Sharon Stone (grande actrice aux choix souvent assez discutables). La star le choisit pour être son partenaire pour ce western au casting impressionnant (DiCaprio,
Gene Hackman...), malheureusement assez décevant, à la fois assez fantaisiste et totalement convenu (on a connu
Sam Raimi en meilleure forme). C'est véritablement avec
L.A Confidential de
Curtis Hanson que Crowe crève véritablement l'écran. Cette adaptation demeure la plus belle déclinaison cinématographique de l'univers de James Ellroy. Hanson ne suit pas exactement la structure narrative du roman original mais en conserve totalement l'esprit (les dessous de la cité des anges en son âge d'or) et surtout la violence, largement incarnée par Bud White (
Russell Crowe), une armoire à glace brutale employée principalement dans la police pour son côté sanguin. Cependant, l'apparence est trompeuse: White est un homme droit, épris de justice et de morale dans un monde corrompu qui ne s'en soucie guère. Il finit par se rendre compte qu'il n'est qu'un pion, utilisé pour ses muscles et se rebelle contre cet état de choses, jusqu'à dénoncer les airs respectables d'une police totalement immorale. Crowe apparaît d'abord comme une brute. Il n'est pourtant pas de stature si imposante et de taille normale. Il a donc travaillé sur le physique, pour intimider, inspirer le respect. Il approche toujours ses rôles de manière très concrète, par l'apparence, effectuant lui-même ses cascades pour toujours être au plus proche de son personnage. Ce qui est touchant chez White, c'est qu'il est contradictoire. Son aspect de monolithe solide et impassible cache un être pur et incorruptible, sensible par exemple au charme de la belle call girl,
Kim Basinger, voyant au delà du fait qu'elle soit le sosie de Veronica Lake. Il a un rôle-clé car il incarne lui-même un faux semblant, une apparence trompeuse qu'Ellroy et Hanson s'emploient ici à dézinguer... Cette dualité entre force et sensibilité devient la marque de
Russell Crowe, le fondement même de son jeu et de sa carrière.

2000 est une année faste pour le comédien. Il apparaît d'abord au générique de
Gladiator qui remet de manière assez brillante et audacieuse le vieux genre du Peplum au goût du jour, avec une efficacité peu commune. Si la vérité historique est outrageusement fantaisiste, la mise en scène impose son héros avec superbe, en fait une sorte d'icône. Donc définitivement, on aime les films sur les gladiateurs.
Ridley Scott réinvente une façon de filmer les combats qu a connu une belle fortune par la suite tant elle est immersive. On est plongés au coeur de la bataille même lorsque deux armées s'affrontent (à l'ouverture grandiose du film). On n'est plus dans ces grands plans d'ensemble qui étaient la marque des deux grandes références de Scott:
La Chute de l'Empire romain d'
Anthony Mann et
Spartacus de
Stanley Kubrick. Enfin il y a le héros, un général brisé par l'avènement d'un nouvel empereur tyrannique, Commode (
Joaquin Phoenix, tourmenté et dangereux), alors qu'il était le protégé de son prédécesseur, le sage Marc Aurèle (Richard Harris dans un rôle à sa mesure).
Russell Crowe et la rudesse apparente de son personnage rendent plus évident encore l'aspect charnel du film, plein de sang et de larmes, à mille lieues d'une reconstitution proprette. La scène où il retrouve sa femme, son enfant et son domaine carbonisés est poignante d'intensité. Le héros s'effondre, à genoux, le visage décomposé de douleur. La morve coule sur son visage. En vérité, il est déjà mort. C'est d'une grande force dramatique qui distingue d'emblée l'histoire de celle d'un film d'action banal. Il est plein de passion et de fureur vengeresse. Il a de plus l'originalité de permettre aux acteurs de composer leur personnage, d'en développer l'intériorité (la soeur de Commode incarnée par Connie Nielsen est très évocatrice par exemple, riche d'un passé qu'elle parvient à suggérer). Il se démarque franchement, n'est pas seulement un grand spectacle, un blockbuster sans âme. Il y court un grand souffle. Scott a l'intelligence de laisser une grande lattitude à son interprète principal. On sent entre eux une grande symbiose, une confiance. Ainsi c'est à Crowe que l'on doit la devise « force et honneur » empruntée à l'une de ses anciennes écoles. Chose plus spectaculaire: c'est lui qui a nommé son personnage Maximus Decimus Meridius. Il était à l'origine nommé Narcissus. L'acteur fut très à l'aise sur ce tournage car le script restait ouvert. Il s'agissait de faire un bon film et non de respecter scrupuleusement l'histoire. L'alchimie prend indéniablement. Et rapporte à Crowe, en plus de pas mal de blessures assez notables, un oscar pour sa performance exceptionnelle, participant à l'un des grands renouveaux de ces dix dernières années.