

Une femme, cheveux longs au vent, suce du miel sur le bras de son enfant. Un poisson éventré dans une villa au bord de la plage. Un jeune fils découvre son premier émoi amoureux dans un cinéma où l'on diffuse un film avec Marilyn en italien. Une adolescente enlève son appareil dentaire pour succomber à une étreinte au clair de la lune. Une mère éméchée découvre lors d'un anniversaire que son fils se piquouze le bras. Un déhanchement disco exacerbe les sens. On retient beaucoup d'images très fortes de La Luna. Dans sa meilleure période cinématographique, Bernardo Bertolucci a orchestré une tragédie familiale opératique hantée par Freud et Verdi où une mère cantatrice (Jill Clayburgh) et son fils paumé (Matthew Barry) transgressent un tabou (l'inceste) pour retrouver un amour perdu et peut-être au bout de leur dérive le visage d'un père. Pause intimiste et personnelle, ce film est né d'un souvenir obsessionnel resurgi chez son psychanalyste où Bertolucci voyait le visage solaire de sa mère se superposer sur celui, taciturne, de la lune. Selon lui, ces deux visages étaient en compétition. De la même façon que dans La Luna, le bleu édénique (les premières scènes au bord de la mer, l'opéra), synonyme d'insouciance, cherche des noises au rouge sang (la couleur vive des rideaux installés par le maladroit Roberto Benigni), le réalisateur italien adosse la lune et le soleil, l'obscurité et la lumière, la société et le scandale, le sacré et le profane, l'art et la vie. Sur ce même régime, l'utilisation de la musique n'est pas anodine: au moment d'écrire le scénario de La Luna avec Franco Arcalli, co-scénariste sur Le dernier tango à Paris et 1900, et son frère Giuseppe, il a conscience de proposer un mélodrame sur "la mère", personnage totalement absent dans ses précédents longs métrages.

L'écriture s'est effectuée au moment où Bertolucci recevait beaucoup de propositions pour réaliser des opéras au théâtre. Son amour de Verdi qui rythme ici les battements de coeur des personnages ne l'a jamais quitté. A l'âge de 15 ans, il a fait de la figuration dans un opéra pour se faire un peu d'argent, en découvre la magie mais également les trucages. Dans La Luna, la scène où l'adolescent pénètre dans les coulisses de l'opéra où se produit sa mère renvoie à un de ses souvenirs personnels, proche selon lui du voyeurisme (voir ce qui se cache, espionner les secrets de fabrication) et qui se répercutera dans toute sa filmographie à travers l'utilisation du miroir. Ce passage d'un monde à l'autre, de l'éblouissement artistique à la lucidité nue, se double d'une signification dramatique. A savoir montrer ce qui se passe dans l'envers du décor illusoire revient à révéler une réalité affreuse que l'on ne veut pas voir. Cette réalité faite de drogue, de délinquance et de pulsions interdites va bouleverser la vie calme d'une mère diva déifiée et intouchable (sur scène, elle semble se fondre dans le décor). En découvrant le secret honteux de son fils, elle cesse de vivre dans un monde d'apparences et va essayer par tous les moyens de récupérer la chair de sa chair.
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