
ROME PLUTOT QUE VOUS
Un film de Tariq Teguia
Avec Samira Kaddour, Rachid Amrani, Ahmed Benaïssa
Durée : 1h51
Date de sortie : 16 Avril 2008

Une grande partie du film se situe aux abords de la grande ville, de la capitale, dans un entre-deux entre l'urbain et le désert, un endroit proche du port d'où partent chaque jour des centaines de navires cargos transportant des marchandises vers l'étranger. Un endroit en construction où les maisons non terminées exhibent leur inachèvement. Un dédale de décombres dans une zone périphérique, un état d'esprit qui résume le sentiment de mal-être de la jeunesse, une jeunesse sans véritable identité, autant administrative que culturelle. Le passé du pays échappe aux mémoires, la jeunesse ne se retrouve pas dans les valeurs inculquées quotidiennement par les autorités. Dans les caves sombres, les jeunes écoutent après l'heure du couvre-feu de la musique raï qui leur parle d'amour, de séduction mais aussi d'alcool et de drogue. Ils se cachent pour vivre leur vie, celle de personnes en devenir qui doivent faire face aux réalités peu reluisantes d'un système qui entrave.
« Tenter un film sur le présent... un road movie au ralenti », tel est le voeux du réalisateur, Tariq Teguia, qui veut nous montrer la détresse d'une génération complètement déphasée vis-à-vis de l'image d'épinal. Une guerre sourde qui ne dit pas son nom mais qui mine les êtres. L'avenir est à construire par ceux que l'on tente aujourd'hui de faire taire. Contre l'enfermement et l'archaïsme, certains choisissent l'exil, la fuite, le départ, le renoncement. Kamel parle de destinations, de frontières, de statuts civils, de voyages. Zina l'écoute. Ils projettent au-delà de l'horizon de l'océan des désirs de liberté, le désir de vivre. Dans l'attente de celui qui lui fournira les papiers pour son voyage, Kamel attend avec Zina aux bords de la plage mais la violence est tapie, toute proche. Un contrôle de police dans un petit bistrot dégénère entre eux et les policiers. Questions indiscrètes, insultes, humiliations, altercations physiques, les policiers abusent de leur pouvoir pour réduire à néant leurs rêves. Dans le film une phrase résume tristement la situation : « Toute l'Algérie rase les murs ». Certains tentent de fuir en clandestin, d'autres prennent des balles perdues dans les rues sinueuses de la ville, existe t-il un chemin pour sortir de là ?

Sans concession, Tariq Teguia suit ses personnages au bout de leurs pérégrinations. Le réalisateur adopte ici une attitude contemplative, sans prendre part aux événements, détachée des protagonistes, qui errent, attendent puis repartent sans but précis. Un ton et des longueurs qui mettent à mal le spectateur, pourtant ce sont bien ce ton si particulier et ces longueurs singulières qui donnent au film sa force de portrait, sa force de manifeste. Les personnages ne disent jamais eux-mêmes leurs colères et leurs frustrations, c'est bien la mise en scène, et elle seule, qui traduit ces sentiments aux spectateurs. Voix off, longs travellings latéraux d'une beauté sidérante, musiques hétéroclites, quasi absence de dialogues dans certaines séquences, le film n'explique pas, il montre, il manifeste justement. Un film qui parle à partir des silences obligés, des silences imposés, et répond à sa manière contre cette guerre qui ronge la société algérienne.
David A.





































