

Le film est enfin disponible en zone 2 chez Bac Video - un grand merci au passage à Jean Labadie qui s'est battu pour en obtenir les droits - qui a respecté le cadrage cinéma d'origine (1:85) et propose une belle copie aux lumières éclatantes avec en bonus une présentation enjouée de Alain Corneau. Inutile de le préciser: cette sortie malheureusement trop discrète n'en reste pas moins une justice pour ce Tuez Charley Varrick, toujours aussi conspué par Universal (comme tous les Don Siegel) qui, rappelons-le, a sorti le film il y a quatre ans en zone 1 dans des conditions atroces : pan et scanné en 1:33, avec une jaquette immonde pour rebuter le spectateur. Ce phénomène n'est pas sans évoquer celui, très récent, de la Warner qui après avoir massacré la sortie du somptueux Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en salles continue de faire du mauvais boulot pour le DVD. Les temps sont durs pour les grands films.

Qui est donc ce Charley Varrick qu'il faut à tout prix tuer ? Un mec comme tout le monde, ou presque. A dire vrai, un ancien pilote acrobatique qui, avec sa femme amoureuse et un complice fougueux, s'est reconverti sans grandes prétentions dans le braquage des petites banques. Aujourd'hui, il va piller une succursale de la Western Fidelity à Tres Craces, une bourgade paisible du Nouveau-Mexique où les gens sont cordiaux et les enfants heureux de profiter de leur vert paradis. Comme à son habitude, l'homme va fomenter un plan d'enfer en se faisant passer pour un papi inoffensif handicapé, demande à sa femme d'attendre dans la voiture, simule une scène de ménage devant un policier crédule, joue les ahuris au guichet. Jusqu'à ce que soudain tout dégénère. Pas nécessairement comme cela était imaginé. On sent que l'histoire va mal tourner, Don Siegel nous l'indique dès les premières images. Dans le silence, avec ces petits enfants tout mignons qui s'amusent non loin, symbole de l'innocence pourrie pour le cinéaste (revoir Les proies qui rassemble toutes ses thématiques). Sans crier gare, sa caméra longe le bâtiment, ses plans révèlent ce qui se trame dans la profondeur de champ, son rythme si particulier instille une lenteur pour prendre une longueur d'avance sur le spectateur. Cette introduction, sèche et tendue, se déroule dans une langueur paradoxale et évoque le souvenir récent de David Cronenberg sur History of Violence (une conversation banale qui débouche sur une boucherie vaine).

La femme qui n'hésite pas à flinguer un flic succombe aux balles et finit par clamser dans les bras de son Charley qui l'a accompagnée jusque dans son dernier soupir. Il l'embrasse, la caresse, lui retire sa bague pour la mettre à son doigt et lui dit "je t'aime" lorsque la bagnole explose au loin. Pour deux raisons, Siegel subjugue en moins de quinze minutes: noircir l'image de Varrick alias Walter Matthau que les spectateurs de l'époque n'avaient pas nécessairement envie de voir ailleurs que chez Billy Wilder et surtout rendre des personnages a priori antipathiques profondément humains et touchants. Sur cette lancée, le film peut dérouler son intrigue qui rebondit pour nous prendre au dépourvu. L'action se concentre sur les deux rescapés du braquage: Varrick et Harman, deux personnages que tout sépare si ce n'est l'appât du gain. La mort de la femme permet d'ouvrir les yeux sur cette relation moins affective qu'intéressée: Harman est décrit comme un mec jeune et insensible qui se contrefout d'avoir assisté à une mort en direct. Varrick, lui, arbore le regard triste du mec endeuillé. Harman est content de toucher autant d'argent (le magot s'élève à 750.000$, ce qui est beaucoup pour une petite banque de bourgade) ; Varrick, plus expérimenté, a raison de trouver ça louche. Et pour cause : c'est l'argent de la mafia. Ce n'est que le début du film et il laisse présager des enjeux dramatiques passionnants avec, entre autres, l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage de tueur sadique et pervers.
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