
SOAP
Un film de Pernille Fischer Christensen
Avec Trine Dyrholm, David Dencik, Joan Bentsen
Durée : 1h50
Date de sortie : 28 mai 2008

La lecture du dossier de presse risque de laisser rétif les cyniques qui se méfient à juste titre d'horribles expressions comme "hymne à la tolérance" et pensent du coup avoir affaire à un énième conte romantique pour boy and girl next door n'éveillant rien de plus qu'une niaiserie inoffensive. Mais ce film, tourné avec des peanuts, évacue dès les premières scènes les craintes liminaires ne serait-ce que dans la caractérisation des personnages. Pernille Fisher Christensen ne décrit pas un «homme qui aurait voulu être une femme» comme une bête curieuse mais comme un mec vaguement autiste qui n'accepte pas de tomber amoureux parce qu'il n'accepte pas son corps ni même l'image qu'il renvoie aux autres. Notamment à sa mère poule qui lui rend visite pour donner des provisions, échapper à la pression de son mari intolérant et l'empêcher de fréquenter un monde extérieur hostile envers les marginaux. Dans les grandes lignes, Soap fait penser à The Hole, de Tsai Ming-Liang sans la poésie contagieuse mais avec la même déprime urbaine. L'action se déroule intégralement dans deux appartements factices conçus de manière à respecter la reconstitution en studio imposée par le titre : construire l'intrigue comme un soap niaiseux. Progressivement, elle rapproche deux solitudes.
L'appartement de Veronica ressemble à un cocon dark où plus rien ne circule si ce n'est des clients de passage qui veulent explorer des fantasmes inavouables et assurent son revenu quotidien. Le bilan n'est guère plus reluisant pour la voisine du dessus : Charlotte veut rompre avec le conformisme d'une vie tranquille qui lui tendait les bras et refuse de revoir son fiancé de six ans éperdument amoureux qui ne la comprend plus. Afin de respecter la structure d'un soap plus glauque que rose bonbon, la cinéaste fragmente l'histoire en chapitres aux titres vaguement ironiques à la manière de Lars Von Trier - figure tutélaire indiscutable - sur Dogville et Manderlay. Son regard n'est sans doute pas aussi incisif pour prétendre à la dérision et risque d'être mal interprété (premier ou second degré?). On peut prendre cette maladresse comme une manière de rappeler que l'humour reste la politesse du désespoir. D'autant que le soap sert surtout de prétexte. En regardant des séries gnangnan qui prétendent disserter sur les sentiments, Charlotte et Veronica, plus ou moins abîmés par la vie, communiquent des sentiments exacerbés à travers ces fictions de pacotille. On ne verra pas un seul épisode de soap, on n'entendra que des voix outrées de comédiens. Comme si ces voix devinaient celles, intérieures, des deux personnages. Christensen sait pertinemment que tout le monde a déjà vécu ce genre de situation un peu honteuse. Le spectateur peut ainsi se retrouver dans cette forme d'addiction midinette. C'est un peu comme si un jour vous tombiez sur une chanson de Lara Fabian, de Joe Dassin ou de France Gall à la radio et que vous trouviez dans un refrain (si possible ringard) une réponse à ce que vous ressentez sur le moment.

Heureusement, le film ne ressemble pas à un feuilleton primesautier et consensuel qui traite au premier degré des aléas sentimentaux de ses personnages singuliers malgré eux. Au contraire, il suinte la dépression et ne triche pas avec les instincts mortifères (tentatives de suicide, envies masochistes, sexualité morbide, femme battue etc.). Au même titre qu'il ne s'abîme jamais dans la case psy en ayant la bonne idée de ne pas répondre aux questions les plus insistantes (pourquoi Charlotte s'est séparée de son précédent mec? Pourquoi la mère arbore un sourire impeccable alors qu'elle se morfond couardement de culpabilité?). Paradoxalement, le déficit visuel (utilisation de la DV) convient à la modestie du propos et interpelle frontalement le spectateur. La sécheresse manifeste de la forme prédestine à la fragile réunion de deux solitudes. La cinéaste, elle, ose raconter comment Charlotte et Veronica ne cherchent pas à devenir les meilleurs amis du monde qui se racontent avec un sourire convenu leurs meilleurs souvenirs cul. Ils sont juste irrésistiblement attirés l'un vers l'autre, sans savoir pourquoi.
Elle est sexy mais commence à en avoir ras le bol des hétéros sans surprise; il porte une perruque mais n'a rien d'une folle extravertie. Son regard à elle traduit une renaissance; le sien semble porter tout le malheur du monde. La relation exclusive - dont on ne sent pas exclu - dépasse les identités sexuelles, réveille des sentiments endormis et secoue le désoeuvrement quotidien. Pour peu qu'on apprécie la discrétion et les silences (pas de grand sujet de conversation, juste le plaisir d'être tous les deux), cette rencontre improbable qui devient une histoire d'amour transgenre possède des atours séduisants, le premier étant de ne jamais sous-estimer la sensibilité de ses personnages. Atout majeur des comédiens: Trine Dyrholm, découverte chez Vinterberg, ne ressemble pas à Angelina Jolie et David Dencik, vu chez Christoffer Boe, ne ressemble pas à Brad Pitt. Leurs personnages, qui n'ont rien des héros de soap américains, trop anodins pour soulever l'enthousiasme des (télé)spectateurs et trop singuliers pour créer une forme d'empathie avec la ménagère de moins de 50 ans, s'aiment envers et contre tous les tabous, dans l'incompréhension générale. Pour cette raison, cette bulle de savon plutôt fragile devrait toucher tout ceux qui voient de la beauté là où les autres ne la voient pas.
Romain Le Vern







































