
LE GRAND ALIBI
Un film de Pascal Bonitzer
Avec Miou-Miou, Lambert Wilson, Valeria Bruni Tedeschi, Mathieu Demy, Pierre Arditi, Anne Consigny
Durée : 1h33
Date de sortie : 30 avril 2008

Un crime mondain. Une femme est retrouvée à côté de la victime, une arme à la main. Le mobile ne fait pas de doute : la meurtrière s'est vengée de son mari volage. À ceci près que les apparences sont trompeuses et que les soupçons vont se porter de l'un à l'autre des protagonistes réunis le temps d'un week-end chez un sénateur. Chacun des comédiens exécute son petit numéro et puis s'en va, laissant à un autre le soin d'assurer sa relève. Bien qu'il s'agisse de toute évidence d'un film de commande destiner à remettre à flots un cinéaste que l'échec commercial de son film précédent avait plongé dans une profonde dépression au point d'envisager de renoncer à la réalisation, il est très curieux de voir un scénariste de renom s'atteler à une mécanique aussi éprouvée, sans jamais chercher à en tirer parti. Comme s'il devait mettre ses pas dans ceux d'une autre malgré lui. On retrouve toutefois çà et là quelques-unes des marottes de Bonitzer et notamment son goût prononcé pour certains milieux intellectuels aisés qu'on pourra qualifier de parisianisme BoBo. Après tout, il ne fait là que reprendre une tradition pérennisée longtemps par le boulevard et ses fameux coups de théâtre. Mais les portes ont beau claquer en cadence, Bonitzer n'est pas Lubitsch et tout le monde sait qu'il n'est rien de plus difficile que de mettre en scène une pièce de Feydeau pour atteindre la grâce. Dans Le grand alibi, la mise en scène consiste essentiellement à filmer des acteurs (de talent) qui bavardent entre eux, voire à emprunter tel ou tel plan à ses maîtres, comme cette séquence finale sur les toits où l'on reconnaît un emprunt à Va savoir de Rivette. Pour le reste, le réalisateur se dit que l'intrigue se suffit à elle-même et que les comédiens n'ont qu'à exécuter leur numéro... c'est-à-dire à dire leur texte en restant dans le cadre. Funeste méprise ! En homme de culture Bonitzer aurait dû relire “L'organisation de l'espace dans le Faust de Murnau” et en tirer les enseignements qui s'imposent : Eric Rohmer y définit assez justement ce qui constitue l'essence du septième art, qui plus est en s'appuyant sur un chef d'oeuvre du cinéma muet. Foin de logorrhée verbale, on se désintéresse assez vite de ce Grand alibi factice où tout sonne faux, à commencer par des dialogues saupoudrés de mots d'auteur inutiles et pédants.

Malgré son expérience, de critique aux “Cahiers du Cinéma”, puis de scénariste au service des auteurs, Bonitzer semble n'accorder qu'une importance très relative à la psychologie, comme le prouvait déjà son précédent film, le calamiteux Je pense à vous, où la provocation croyait pouvoir s'affranchir de la vraisemblance. Le grand alibi prouve qu'un dîner de têtes ne présente pas la moindre saveur si ses participants ressemblent à des pantins désincarnés. Du coup, quand surgit la clé de l'énigme, il y a longtemps qu'on s'est désintéressé de ce jeu de construction aussi snob qu'inutile. Mieux vaut relire un roman d'Agatha Christie : sa prose y est autrement plus évocatrice que ce divertissement ennuyeux qui se croit plus malin que le spectateur et s'acharne à l'affirmer.
Jean-Philippe Guerand
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