

Réalisateur underground connu pour ses poèmes, ses fictions amorales et ses pornos gays, Sono Sion n'opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d'images. Suicide Club, son film le plus connu, est représentatif de sa démarche artistique : simuler le divertissement spectaculaire en surface, tordre des codes tenaces en profondeur pour emmener le spectateur vers une réflexion plus poussée et individuelle sur son rapport aux autres et au monde. Toutes proportions gardées, Jan Kounen a essayé de procéder de la même façon sur 99 Francs : proposer un film de consommation courante qui dans sa dernière partie (le prétexte de la fausse fin) amène à oublier un visuel ostentatoirement saturé. A la différence près que Suicide Club pousse le bouchon plus loin dans la dénonciation et l'introspection. Le canevas repose sur une mystérieuse affaire de suicides collectifs. Le fait divers inquiète la population. La police ouvre une enquête et découvre des d'événements annexes et/ou liés à cette affaire de suicide collectif: un sac contenant des lambeaux de peaux humaines liés les uns aux autres; des coups de téléphone avec au bout du fil une voix d'enfant étrange; une «chauve-souris» inquiétante; des petits malins rebelles; un groupe j-pop de jeunes lolitas. Face à ce puzzle, l'enquête piétine. Phénomène de mode malgré lui: le suicide club se répand partout. Les adolescents se donnent la mort pour le fun (voir la scène sur le toit de l'immeuble scolaire).
En réalité, le réalisateur avance plus vite que les personnages. Il déconstruit ouvertement le récit pour ne pas donner de réponses aux questions attendues, donne le maximum d'éléments au début avant de rebondir paradoxalement (plus le récit avance, moins on comprend ce qui se produit). C'est aux spectateurs de ne pas se laisser déconcentrer par l'audace de la formule, de trouver la solution et d'y répondre en fonction de sa sensibilité et de son regard sur la société. La rupture de ton - la première partie joue sur un fantastique sourd, la seconde sur l'horreur réaliste - est accentuée par une scène géniale où un chanteur accompagné de sa bande monopolise le film pour délivrer une longue prestation qui évoque par sa folie Rocky Horror Picture Show. Faux détail d'autant plus amusant lorsqu'on sait que la comédie musicale culte est fragmentée en deux parties. Ceux adhérant à la première peuvent rejeter la seconde, et réciproquement. Autrement, cette influence, revendiquée par Sono Sion, ressemble à un message adressé au spectateur pour lui demander de ne rien prendre au sérieux. De la même façon que dans le film précité, le cannibalisme et la bisexualité passaient comme une lettre à la poste.

C'est pourquoi il est important de ne pas croire que Sion dirige avec roublardise son petit théâtre de l'absurde où les ficelles s'emmêlent. Bien au contraire. En même temps qu'il furète dans le registre horrifique en instillant une angoisse anxiogène très efficace (première partie), notre poète, très inspiré de Baudelaire, reluque dans le blanc des yeux tristes des adolescent(e)s qui ne savent plus très bien qui ils/elles sont (la seconde). De cette façon, il ramène de l'humanité et veut considérer l'individu au sein d'une masse uniforme, l'être humain dans un système vociférateur. Jusque dans son titre très connoté, le suicide devient un phénomène mode, témoin d'une banalisation de la violence. Se donner la mort ressemble ici à une dernière jouissance, une nouvelle forme de divertissement dans un Japon déshumanisé, une ultime transgression, comme un ultime appel à l'aide. Cette peinture d'une adolescence désabusée en manque de repères marque au fer rouge. Le fil conducteur - et trompeur - du récit, c'est l'inspecteur cartésien (Ryo Ishibashi, chanteur enjoué au pays du soleil Levant, découvert en France dans Audition, de Takashi Miike) qui au passage révèle un penchant masochiste pour les personnages manipulés et vulnérables. A ce titre, inutile de comparer Miike avec Sion: les deux cinéastes ne fonctionnent pas dans la même case. Le premier plaide pour le divertissement potache et les atmosphères inquiétantes sans arrière-pensées; le second au contraire témoigne d'une détermination sociale et politique sous la trashitude. Dans les vingt dernières minutes de Suicide Club, le récit ne répond plus au suspens artificiellement maintenu mais à la détresse d'une adolescente qui va percer un mystère opaque dans un théâtre bizarre. Le personnage victime de la mode (on lui arrache son piercing et son tatouage) effectue une sorte de catharsis salvatrice en compagnie de jeunes orphelins livrés à eux-mêmes.
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