

IMPITOYABLE
Sans doute l'un des plus beaux westerns jamais tourné et probablement, l'oeuvre la plus importante d'Eastwood. Il s'agit d'une réflexion sur la valeur de la vie, sur la gravité morale du meurtre. Le culte du six coups n'est pas de mise dans ce film. Ce qui le rend si particulier, c'est la réticence des cow boys à donner la mort. « C'est grave d'ôter la vie à un homme, dit William Munny, le personnage principal. On lui enlève tout ce qu'il a et tout ce qu'il aura jamais. » Et c'est là tout le sujet du film. William Munny avait cherché la rédemption. Sa femme lui avait fait quitter l'état d'ébriété permanente qui était le sien lorsqu'il était tueur. Il était devenu éleveur de porcs. Mais sa femme est morte. Eastwood fait de son personnage quelqu'un de maladroit dans la voie droite. Il débite ses règles morales avec très peu de conviction et avec l'ombre permanente de celui qu'il a été jadis. Pendant une bonne partie du film il se répète « Je ne suis plus comme ça », tout en sachant pertinemment qu'il n'a jamais cessé de l'être. Il est emprunté dans sa nouvelle vie parce qu'elle n'est pas la sienne. Dès qu'il quitte le bon côté, il retrouve son identité profonde. Et le fermier pitoyable devient l'ange de la mort. Mais ce qui semble exceptionnel, c'est qu'à tout moment du film, il sait exactement de quel côté il se trouve. Il a la certitude de pécher. Il n'abandonne pas sa conscience. Il comprend la portée de ses actes, l'irréversible faute qu'il fait peser sur son âme. Il se résigne à la commettre, pas seulement par vengeance, mais parce que c'est tout ce qu'il sait faire. Chacun des meurtres qu'il commet, le perd un peu plus, l'éloigne de la normalité. Lorsqu'il tue un autre homme, c'est un peu de sa foi en l'avenir qu'il tue. Avec la conscience que son passé le ronge et qu'il peut resurgir à n'importe quel moment. Il sait qu'il faut être ivre ou fou pour tuer quelqu'un. Il vit avec la pensée permanente qu'aucun acte n'est gratuit. Ça le marque. Il ne lui sert à rien de fuir. Il lui faut vivre avec le souvenir des meurtres qu'il a commis. Impitoyable est un film fascinant. Parce qu'il nous parle de la mort. Sur ce que sont les conséquences d'un coup de feu. A quel point, le meurtre peut envahir une conscience, ruiner une existence. A quel point, le poids de la culpabilité est insoutenable. Eastwood fait cela très simplement, à échelle humaine, en montrant des choses que l'on ne sait plus voir. C'est autant le criminel que la victime qui subit le coup de feu. Le film commence là où les autres westerns s'arrêtent, sur les conséquences du chaos. C'est en cela qu'il est unique.

LE BON LA BRUTE ET LE TRUAND
L'homme sans nom est un souvenir fondateur de cinéphile. La silhouette du grand Clint, reconnaissable entre toutes et l'univers de Sergio Leone. Sauf que ce film est le troisième de la « trilogie des dollars » (appellation impropre s'il en est), et ici il a un nom, du moins un surnom, Blondin. Il est « le bon », même s'il est au fond aussi peu chevaleresque ou noble que la brute (Lee Van Cleef) et le truand (Eli Wallach). Le contexte est également très différent. Dans Pour une Poignée de dollars et Pour quelques dollars de plus, on était dans une structure narrative assez simple, presque épurée, un étranger arrive dans une ville pour y semer le chaos, redresser quelques torts : châtier un tyran local ou braquer une banque en concurrence avec un autre bandit. Ici Leone compose un film d'une toute autre ampleur et revisite l'Amérique qu'il aime, méticuleusement, sur fond de guerre de Sécession, dans des séquences qui ont valeur de fresque (la grande séquence de la bataille qui souligne l'absurdité totale de la chose guerrière). Ensuite les rapports entre les hommes sont extrêmement ambigus. Tuco et Blondin sont liés par l'intérêt, un couple clownesque et sado-masochiste (le fameux calvaire dans le désert). Le monde et l'humanité sont dominés par la corruption totale, l'appât du gain. L'honneur ou la grandeur d'âme n'y ont absolument aucune place. Même si Leone a l'air de traiter cela légèrement, à travers la bouffonnerie de Wallach ou l'ironie lapidaire d'Eastwood, c'est la froideur indifférente de Van Cleef qui est l'expression la plus pure de son pessimisme. Enfin il y a ces plans majestueux, dominés par l'absence de sacré, la dérision universelle (les pendaisons tronquées, les visages des quidams, l'horrible gravité des soldats jouant dans l'orchestre pendant que l'on torture). Et il y a enfin le duel final, inégalable. La scène est encore transcendée par la musique grandiose d'Ennio Morricone. Au milieu du cimetière la tragédie se met en place, méticuleuse et symétrique, chorégraphique. Les plans se resserrent sur les visages tendus, les regards dans l'attente de l'inexorable issue. Puis la musique s'arrête. Les coups de feu éclatent. Rien n'est réglé et tout se conclue étrangement, comme si tout ce suspense ne pouvait que demeurer irrésolu. Le monde et son absurdité reprennent leurs droits. Le film est une longue désillusion, dans cet Ouest là, même s'il est pittoresque, aucun idéal ne saurait survivre. C'est là que réside la grande beauté de ce film en particulier et de l'oeuvre de Leone en général. Une manière de nihilisme à peine voilé, de désespoir maquillé en dérision absurde.











































