
Un film de Woody Allen
Avec Hugh Jackman, Scarlett Johansson, Gabriel Byrne
Martin Gray a une trentaine d'années. Il est brillant et cité partout en exemple. Mais un jour, il se volatilise mystérieusement et disparaît sans laisser de traces. Dans son appartement, sa maîtresse retrouve un carnet où sont décrites ses pensées intimes et sarcastiques sur son entourage, ainsi que des descriptions souvent peu flatteuses de tous ceux qu'il a rencontrés et la manière dont il les a détruits sans en avoir l'air. L'image lisse et au dessus de tout soupçon de cette incarnation de la réussite s'en trouve fortement écornée.

On connaît le goût de Woody Allen pour les variations autour de grands chefs-d'oeuvre classiques. Autour de Crime et châtiment de Dostoïevski, des romans de Tolstoï dans Guerre et Amour ou de Shakespeare dans Comédie érotique d'une nuit d'été. Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde pourrait fournir un bel argument au cinéaste.
Ainsi un jeune loup fringuant de Wall-Street et bien sous tout rapport, verrait ses pensées les plus abjectes scrupuleusement consignées dans un carnet bien caché dans son somptueux appartement. Il aurait une beauté classique (d'où le choix de Hugh Jackman, parfait dissimulateur dans Scoop). Ainsi nul ne soupçonnerait son cynisme universel et son ignominie, il serait cité en exemple partout, connaîtrait une réussite fulgurante, se ferait aimer des hommes, des femmes, de ses parents et de tous les êtres vivants. En contrepartie, à la suite d'un pacte faustien avec le diable (Gabriel Byrne), il ne ressentirait que mépris pour la création entière. A chacune des situations idylliques qui surviendraient dans son existence, on entendrait une voix-off ironique et dévastatrice. Ainsi, il n'avancerait qu'en écrasant ses semblables, en les ridiculisant, passé maître en traîtrise et en coups de poignard dans le dos.

Le décalage est un art que Woody Allen a toujours su magner avec maestria. On se souvient notamment de la scène où Alvie Singer tente de séduire Annie Hall dans le film éponyme. Ils échangent des banalités, et on voit en sous-titres leur pensées en totale contradiction avec ce qu'ils disent. Ici cette logique serait poussée à bout, avec un héros aussi insoupçonnable que Patrick Bateman dans American Psycho de Bret Easton Ellis. A la différence notable que ce Martin Gray serait rongé par son ironie et son mauvais esprit, incapable de simplement jouir de la vie, d'une parenthèse de bonheur, sans qu'une voix off ne vienne l'anéantir et inscrire un nouveau sarcasme à son carnet. Comme dans toute sa filmographie, cette oeuvre serait traversée par une misanthropie et un pessimisme destructeurs et paradoxalement jubilatoires (Annie Hall est finalement l'histoire d'une déprime, Manhattan celle d'un désarroi sentimental absolue). Récemment, l'oeuvre du grand Woody a d'ailleurs été gagnée par une grande gravité, une dimension tragique et londonienne (avec Match Point et le Rêve de Cassandre). Avec la maturité, Allen, un peu comme Spielberg, a affirmé sa noirceur, ce désenchantement qu'il avait d'abord suggéré, cette désillusion bergmanienne qui font de son style depuis longtemps (dans September, Hannah et ses soeurs, Crimes et délits ou Intérieurs).
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