

Pour peu que vous ayez oublié de le découvrir en salles, la séance de rattrapage s'impose. Red Road, premier long métrage d'Andrea Arnold, cinéaste inconnue au bataillon et vraie révélation, appartient à cette catégorie de films qui vous jettent dans le vide. Sa route scénaristique s'apparente à celle d'un road-movie hardcore : rouge comme le sang, noire comme la mort, brûlante comme l'enfer avec du danger, du vertige et du risque dans un décor urbain où l'amour d'autrui semble banni du vocabulaire. Dès la première scène, le spectateur découvre Jackie, personnage que l'on sent blessé, sensible, farouche. Opératrice pour une société de vidéosurveillance, elle doit contrôler les moindres agissements des habitants pour avertir les flics en cas d'agression. Le reste du temps, elle fuit les relations humaines, se cloître dans sa maison hantée par l'absence affective et baise sauvagement avec un mec rencontré par hasard avec lequel elle ne noue aucune complicité charnelle. Lorsqu'elle est invitée à un mariage et se déplace pour renouer contact avec le monde (ce qui ne lui arrive que très rarement), elle fait mine d'ignorer un tableau de famille révolu et laisse échapper deux trois sourires tristes pour rassurer ceux qui, à force de se poser trop de questions, émettent des jugements hâtifs. La demoiselle - souvent filmée de dos (la seule partie du corps qu'elle ne voit pas et que, de manière générale, nous ne voyons pas) - traque la vie des autres pour éviter de se regarder soi-même. Au gré de ces visionnages intempestifs, elle se lie d'affection pour des badauds errants et s'émeut d'afflictions minuscules dans le camaïeu froid et sombre de la ville. Un soir, croyant détecter une agression, elle reluque complaisamment un fragment de vie sur l'écran: un homme et une femme sur le point de se battre qui se réconcilient en faisant l'amour en plein air sans se soucier de ce qui se passe aux alentours. Alors que ses pulsions soudaines l'invitent à raviver des désirs trop longtemps endormis, Jackie reconnaît une silhouette; puis, un visage, qu'elle aurait préféré oublier. Et son regard n'exprime qu'une seule émotion : la haine.

En épiant cet homme avec une insistance dérangeante, elle va chercher à se rapprocher de lui quitte à pénétrer son univers clos. A chaque tentative inquiétante, elle ramasse des bouts de pierres et des bouts de verre qu'elle camoufle discrètement. Lorsqu'il la croise, il ne se souvient plus d'elle ; elle, pourtant, ne l'a pas oublié. C'est le suspense de ce film remarquable : quel secret lie ces deux personnages ? Que cherche Jackie ? Pourquoi lui ? Toutes les hypothèses, même les plus improbables, ont le temps de germer durant la vision du film qui mise dans un premier temps sur l'imagination fertile du spectateur; puis sur sa compassion, sa capacité à endurer les épreuves douloureuses et à s'émouvoir d'un destin brisé. La lenteur du récit propre à celle d'un cauchemar froid où le poids du souvenir écrabouille la raison lui permet de recoller les éléments tout seul comme un grand. On ne sait pas bien ce qui se passe à l'écran et c'est de là que naît le tumulte de Red Road. De la même façon, on ne sait pas très bien où l'on se situe en terme de cinéma: en multipliant les supports formels, la réalisatrice Andrea Arnold, futée sans être manipulatrice, semble musarder dans le rapport Antonionien avec l'image, dans le thriller Hanekien où un dispositif de surveillance serait l'enjeu d'un thriller cauchemardesque, dans une parabole sur le voyeurisme et la solitude. Puis oublie tout. Ce qui l'intéresse - et nous intéresse par la même occasion - réside heureusement ailleurs: dans des zones plus viscérales où chacun est libre de se perdre.
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