D'ordinaire, le film sur l'adolescence, quasiment un genre en soi, donnait régulièrement lieu à des bluettes insignifiantes à base de roucoulades sentimentales et de clichés laborieux. Un peu moins régulièrement, des cinéastes plus ambitieux (ou plus malins) n'utilisent la toile de fond ado que pour en dévoiler l'envers du décor avec son cortège de dépressions identitaires et d'affects torturés.
Teeth, de Mitchell Lichtenstein, s'inscrit dans cette seconde veine et dépeint une micro-société gangrenée par l'obsession de la mort et de l'autodestruction. Ce premier long métrage, redevable au fiston du pop-arteux Roy enchâsse les flottements troubles et multiplie les fragments distendus, histoire de refléter l'ennui qui astreint et la confusion intérieure qui afflige une demoiselle confrontée à une découverte pas commune : son vagin a des dents. A travers cette découverte, découlent des réflexions pertinentes sur la peur de l'engagement sexuel, l'éducation scolaire (ici, les vagins sont masqués dans les livres de science) et le puritanisme ricain. Heureusement, Mitchell préfère l'humour à la grise dissertation. Entre empathie sincère et sensibilité lucide, il échappe à toute complaisance glauque en décomplexant l'horreur potentielle du sujet par une bonne lampée d'humour gore et en regardant les douleurs adolescentes dans le blanc des yeux tristes.
Teeth s'inscrit dans la bonne tradition des films US intelligents sur, dixit Victor Hugo, « la plus délicate des transitions ».

Il est loin le temps de
La fureur de vivre, de
Nicholas Ray (considéré comme l'un des premiers teen movie) où les jeunes rêvaient leurs vies de rebelles à travers les icônes James Dean et Nathalie Wood ! Fringant cinéaste cinquantenaire, Mitchell Lichtenstein, que l'on sent aussi nostalgique qu'une
Sofia Coppola ou un
Richard Kelly, n'a rien perdu de sa vitalité pour son premier passage derrière la caméra : il utilise un argument fantastique (une adolescente découvre que son vagin a des dents et comprend alors sa longue frustration sexuelle) pour tirer à boulets rouges sur une société phagocytée. Le réalisateur, qui a surtout compris que l'adolescent n'a plus besoin de bomber le torse pour se croire unique, aurait pu se contenter comme tant d'autres d'un simple teenage movie basé sur un énième canevas de dépucelage graveleux. On a tout faux. Dans
Teeth, l'héroïne, toujours pucelle, découvre sa sexualité trash. Pas assez belle pour appartenir au clan des biatch, pas assez moche pour être un thon dont personne ne veut, la miss, faussement sainte-nitouche, se dévoue corps et âme pour son club afin de fuir tout rapport sexuel. A l'extérieur, elle ressemble à tous les ados de cette âge-là : paumé entre college attitude et cellule familiale en crise. Sensible, elle déchante lorsqu'elle s'éloigne des raisonnements dogmatiques et découvre que la vie n'a rien de théorique. Mitchell montre la beauté de l'adolescence confrontée au monde des adultes et au regard des autres, déposée comme un voile sur le malaise du monde quotidien. Il utilise tout le folklore usuel (élection de la reine du bal, costumes des pom-pom girls, casiers des élèves) et le même concept de parcours initiatique pour la détourner, voire le confronter à l'intime. On n'est pas le même avec les autres que tout seul, dans sa chambre.

Historiquement, le premier teen movie à avoir négocié ce virage plutôt sombre, c'est
Brian de Palma avec son adaptation de
Carrie (1976) qui peut se voir comme l'antithèse du
American Graffiti, de
George Lucas (1973). Dans les années 80, John Hugues est devenu le spécialiste des comédies adolescentes avec ses
Breakfast club, en 1985 et
Folle journée de Ferris Bueller, en 1986 avant de chercher plus de maturité avec
She's having a baby, en 1989. Le teen-movie, considéré comme un genre à part, a même servi de substance à des films d'auteurs prestigieux comme
Outsiders, Rusty James ou
Peggy Sue s‘est mariée, tous les trois réalisés par
Francis Ford Coppola. Voire le film d'arts martiaux (les
Karaté Kid) et la science-fiction (la série des Retour vers le futur). Dans les années 90, pop et nihiliste,
Gregg Araki est venu secouer ses us et coutumes dadaiques avec sa trilogie teen trash comprenant
Totally f***ed up,
Doom Generation et
Nowhere. A l'époque, les adolescents libertaires cherchaient à fuir des fantômes réacs et à faire corps avec leurs fantasmes. Par exemple, le
road-movie infernal de
Doom Generation propose sous son air désinvolte et nihiliste une vraie quête identitaire où des adolescents blasés, pas totalement en phase avec l'existence, attendent de se confronter au mal (le vrai) pour grandir, enfin. L'idée foncière de ce film convulsif consiste à montrer des enfants immatures dans des corps d'adultes. La fameuse scène où le personnage goûte son sperme accentue cette notion de découverte (de soi, du corps, des autres). Le récit tout en oppositions contradictoires pourrait tenir sur un bout de confetti mais peu importe : l'enthousiasme du réalisateur et de ses nouveaux Bonnie & Clyde (on change le schéma hétéro par un trio bisexuel pour présenter le visage de la nouvelle Amérique) overdosés de culture
junk food fait qu'on regarde sans se poser de questions un objet fracassant la gueule au politiquement correct, aux conventions bon teint et aux biens pensants moralisateurs.