
"Putney Swope appartient à cette catégorie de brûlots acides, moins démago que bouffons, qui confirment la prédilection de certains cinéastes ricains, plus courageux que les autres, pour l'uppercut en pleine tronche dans un style faussement smooth."

Revoir Putney Swope donne à penser que des cinéastes engagés comme Robert Downey Sr. (surtout dans la première partie de sa carrière sinueuse) ou Warren Beatty manquent cruellement au cinéma américain actuel. Ce dernier s'en est d'ailleurs sans doute inspiré pour sa comédie Bullworth dans laquelle un politicard, las de tourner la même langue de bois dans sa bouche, décide de faire n'importe quoi (s'autoriser à être franc, faire du rap avec Pras, des Fugees - NB. le morceau Ghetto Supastar vient de ce film -, tomber amoureux d'Halle Berry, découvrir la réalité nue d'une vie qu'il a toujours cru dorée) pour proposer une nouvelle manière de concevoir la politique US. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes en 1970 et hélas jamais distribué en France, Putney Swope appartient à cette catégorie de brûlots acides, moins démago que bouffons, qui confirment la prédilection de certains cinéastes ricains, plus courageux que les autres, pour l'uppercut en pleine tronche dans un style faussement smooth. Dommage qu'après son excellent et méconnu Pound, satire Browningienne où des êtres humains remplaçaient des animaux dans des cages, Downey Sr. n'ait pas poursuivi dans cette voie qui lui allait si bien et se soit contenté d'oeuvres plus policées, plus consensuelles, moins subversives. Pas grave : il a au moins réalisé avec ce Putney Swope, son chef-d'oeuvre.

Pour donner un aperçu de ce film (rare car mal distribué), on peut le prendre comme une sorte d'équivalent fictionnel des documentaires d'un Frederick Wiseman. A la différence que Wiseman dénonce les injustices sur le terrain, en plantant sa caméra là où ça gratouille et où donc les problèmes surabondent. Comme nous sommes dans la fiction, Downey Sr. s'autorise tous les impossibles et montre comment il est possible de niquer le système de l'intérieur et donc de créer une révolution dans un univers hiérarchisé, régi par de nouveaux cyniques. Titre éponyme, Putney Swope, c'est le personnage principal joué par un Arnold Johnson, acteur génialement ahuri qui n'a pas l'air de comprendre ce que cherche à dire son metteur en scène. Dans le commentaire audio disponible sur le zone 1, on apprend que Johnson peinait à retenir son texte et, pire, à le dire. Ce qui n'a posé aucun problème à Downey Sr. qui avait prévu de le doubler himself dès le début du tournage (ce qui fait qu'on entend la voix de Robert et qu'on ne le voit pas). Au départ soumis puis roublard, Putney comprend plus vite que celui qui l'interprète qu'il est le seul afro-américain d'une boîte WASP où tout le monde se déteste et devient président. En réalité, tous les membres présents lors de ce vote donnent leur voix à celui qui aura le moins de chance d'être élu (Putney parce qu'il est black). Les quinze premières minutes du film, comme tirées d'un Frankenheimer parano de la fin des sixties, semblent ourdir un pseudo-thriller politique angoissant (utilisation de la musique, mise en scène oppressante). Elles fomentent en réalité un incroyable retournement de situation qui va considérablement changer la donne. A l'insu de son plein gré, Putney devient le premier Black Panther à la tête de la plus grande agence New Yorkaise de pub et va se comporter comme un Fidel Castro en bouleversant les us et coutumes de ce monde costard-cravaté du travail. Que l'on se rassure: c'est pour rire.
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