

On l'a déjà dit à plusieurs reprises : De l'autre côté fut l'une des grandes surprises cinématographiques de l'année passée. Un film grave et paradoxalement léger qui a su cueillir la critique et le public par sa générosité et son humanité. Au centre du récit, six personnages connectés de manière intime ou analogique, confrontés aux vicissitudes de la vie comme elle vient, avec la mort au bout et la possibilité de se racheter une conduite morale entre temps. Au-delà de ces quêtes initiatiques déchirantes où l'on se cherche une nouvelle peau, Fatih Akin, réalisateur allemand né de parents turques, construit un immense no man's land qui s'étend de l'Allemagne à la Turquie où chacun évolue de manière distincte et échappe au schématisme qui menace cette forme chorale éculée (la juxtaposition des points de vue qui vient enrichir une trame narrative évoque Guillermo Arriaga). Alors que dans d'autres mains ces échanges d'élans fraternels auraient pu sombrer dans la fresque édifiante et le pathos gluant, Akin utilise des procédés extrêmement subtils pour rapprocher des solitudes, au-delà des frontières, des croyances, des doutes et des origines. Jusque dans l'écriture des dialogues, de moins en moins présents au fil du récit. Une manière de sous-tendre que non, les mots ne sont pas nécessaires pour communiquer au-delà des frontières. La preuve : Fatih Akin traduit des choses complexes avec un vocabulaire simple. La réconciliation, symbole d'espoir, est incarnée par le visage déchirant de Hannah Schygulla, ancienne égérie de Fassbinder, qui donne tout son vécu à cette mère en pleine abnégation. L'optimisme pourrait paraître angélique et un peu niais. Mais il est contredit par la cruauté de certaines situations.

Pour Fatih Akin, De l'autre côté est le second volet d'une trilogie commencée avec Head On, qui traitait de l'amour (mais d'un romantisme cru). Ici, c'est la mort, autre sujet universel, qui pousse les personnages à se rapprocher. Après Head on, Akin avait envie de tourner une page, de trouver un nouveau langage cinématographique. Il a pensé dans un premier temps adapter un roman qui lui avait tapé dans l'oeil avant de se rendre compte que ce serait la croix et la bannière pour en obtenir les droits. En réaction, il rédige de son côté un scénario fondé sur des idées et des concepts qu'il avait envie de creuser sur le moment. Le thème de la mondialisation l'obsède. Surtout aujourd'hui. Un thème qu'il avait déjà abordé dans Head On. L'Allemagne et le Turquie se sont imposées de manière évidente. C'est en parlant de lui qu'il s'est rendu compte qu'il pourrait tendre à l'universel : « Au festival de Cannes, j'ai assisté à une masterclass de Martin Scorsese au festival de Cannes, qui conseillait de faire les films sur ce que l'on connaissait le mieux, sans tricher. Dans De l'autre côté, je montre comment nous sommes finalement les enfants de cette planète et que nous avons tous une responsabilité les uns envers les autres. » Le cinéaste se veut moins agressif pour répondre à ce besoin d'apaisement. D'autant qu'il sait très bien que le sujet, tabou, n'incite pas les spectateurs à se précipiter dans les salles. On pourrait faire un parallèle avec la série Six Feet Under, créée par Alan Ball, qui prenait le pari audacieux de parler de la mort en privilégiant un humour acide et les décalages drolatiques à travers une famille touchée par la fatalité. Fatih Akin, lui, veut éviter le terrorisme lacrymal pour rester dans la vérité et capter l'évolution sensible de personnages qui, au contact de la mort de leur proche, s'ouvrent au monde. Par ses intentions sincères, son absence d'affectation et surtout sa puissance émotionnelle, De l'autre côté devient un exemple très estimable de fiction qui célèbre la vie en transgressant des tabous tenaces et fait voler en éclat des préjugés. Réussir un film aussi robuste n'est pas aisé. Fatih Akin a réussi.
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