
Mais Hunger, c'est aussi une intriguante poésie sourde, noire comme le jaie, habitée par la mort où la moindre étincelle de vie devient un hymne criant à la liberté. Le voyage entre espoir et ode funéraire s'affranchit des codes (religieux, ethniques ...) afin de devenir une universelle représentation de l'engagement. Pourquoi nous allons reparler de ce cinéaste de 39 ans ? Début de réponse dans la suite.
HUNGER
Un film de Steve McQueen
Avec Michael Fassbender, Liam Cunningham
Durée : 1h40
Date de sortie : Prochainement

En 1981 à la prison de Maze, en Irlande du Nord, Raymond Lohan est surveillant de prison, affecté au sinistre Quartier H où sont incarcérés les prisonniers politiques de l'IRA qui ont entamé le « Blanket and Nowash Protest » pour témoigner leur colère (grève de la faim et hygiène corporelle minimaliste).
Détenus et gardiens y vivent un véritable enfer.
Le premier film de Steve McQueen est présenté en film d'ouverture de la sélection Un Certain Regard et se pose d'emblée comme un fascinant objet réfléchi et sensitif. Cette réalisation anglaise ne devrait pas passer inaperçue par son point de vue clinique et froid de l'aliénation des hommes ; une représentation de la volonté jusqu'au boutiste qui ne manquera de provoquer des afflux de sang perturbés aux spectateurs les plus fragiles.
Sur un sujet politique anglais sensible, le metteur en scène, contrairement à la démarche d'un cinéaste comme Ken Loach, s'attache plus à donner une vision intimiste, quasi-naturaliste, toujours proche des corps en douleurs afin de mieux signifier les tourments intérieurs d'êtres déchirés entre leurs convictions politiques et la mise à l'écart de leurs familles. Les prisonniers du film sont bien souvent des hommes laissant derrière eux compagne, enfants et parents, déboussolés par la situation désastreuse des conditions d'incarcération.
Et si le film débute par l'apparition de quelques lignes relatant la situation du pays à l'aune des années 80, nous sommes loin du didactisme patenté et démonstratif du « grand » récit politique désincarné. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de connaître tous les évènements de cette période puisque le film privilégie les sens (l'odorat répond au tactile, le son et la vision forment un tout), et le ressenti que nous pouvons partager avec les terribles conditions d'enfermement (aussi bien physiques que mentales, les correspondances étant officiellement proscrites). Film de contemplations ? Sans doute et on est à ce titre tristement envoûté par la beauté crasse des images, et le rythme sinistre donné au film. On oserait presque parler d'une maîtrise glaçante dans la représentation du sévice.

L'auteur joue ici la carte des points de vue avec la confrontation de deux personnages. Un gardien bien sûr et l'un des meneurs du mouvement gréviste. Si le chemin purement narratif du film ne se montre pas des plus novateurs, il est suffisamment rigoureux pour permettre un traitement des sens des plus convaincants.
Il suffit bien souvent de rien ou presque au cinéaste pour faire ressentir tant au spectateur intuitif que nous sommes. Un seul exemple, le montage s'attarde longuement sur les mains mutilées du gardien sans nous donner initialement la raison d'être de ces blessures. Cela permet de construire une succession de plans des mains baignant dans l'eau chaude afin d'accélérer la cicatrisation qui n'a jamais possibilité de se faire.
Il n'y a bien souvent aucune parole entre les personnages du film, ce qui renforce une promiscuité toute singulière avec les différents protagonistes accompagné d'un sentiment de malaise prégnant à chaque instant. La composition plastique renforce l'absence de mots par l'usage de plans typés macros afin de coller au plus près les corps meurtris, les âmes en péril. Le cinéaste ausculte l'anatomie de l'horreur avec une froide précision qui nous révèle toute l'horreur dont l'homme est capable envers ses congénères. Ces descriptions nous renvoient vers des évènements d'actualités que nous connaissons à l'image des humiliations pratiqués dans les prisons en Irak, des sujets toujours tristement d'actualité.

La force d'un récit de cinéma ne se mesure pas à la quantité de mots le parsemant, loin s'en faut. La puissance d'évocation des images et des sons se révèlent bien souvent plus criants de vérité. Le film de Steve McQueen restitue une composition troublante de la volonté, de celle qui transfigure un homme au-delà de ces idéaux jusqu'à faire corps avec les idées elle-même.
A l'image de la seule longue suite dialoguée du film, un plan-séquence de surcroît qui sépare les deux parties essentielles de l'oeuvre (l'incarcération, la résistance « en tranchée », et la grève totale de la faim), entre le héros anonyme et le prêtre de Belfast, nous comprenons qu'il n'est pas question d'héroïsme, de saint-martyr, et autres égos gonflés, mais simplement d'être honnête avec soi, nos idéaux et tout ce qui nous anime (contradictions comprises). Une action individuelle peut en entraîner d'autres, et la puissance de la volonté chère à Nietzsche prend ici une sublimation toute particulière. Retenez ce nom, Steve McQueen.
Vincent Martini
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