


AMERICAN BEAUTY
Lester est au début du film totalement castré, pris au piège. Méprisé par sa femme, considéré comme un loser par sa fille, il se résigne à vivre sa vie en sourdine. Il a un boulot qu'il déteste et s'emploie à parfaire l'image d'un bonheur de magazine qui est, semble t-il, l'idéal de son épouse. Le fait qu'il est une boule de frustration est suggéré dès le début, quand il se masturbe sous la douche ou qu'il force son sourire devant son supérieur. Tout dans sa vie est contrefait, il s'est perdu en chemin, comme c'est souvent le cas des adultes responsables. Son existence ressemble aux pires cauchemars de sa jeunesse. L'arrivée d'une nymphette blonde, amie de sa fille, va réveiller celui qu'il avait presque étouffé dans le confort de son quotidien bourgeois. Dans un ultime sursaut, il redécouvre sa base, cette liberté épanouie et irresponsable qui faisait partie de lui depuis toujours, un anticonformisme profond prisonnier de sa maison décorée avec un goût exquis. Lester se redécouvre, dans un carpe diem inespéré, vivant comme si c'était le « premier jour du reste de sa vie ». Et sa libération est aussi inattendue que réjouissante, presque contagieuse, car finalement, la castration qu'il a subie pour se conformer aux usages est largement répandue. On abandonne tous une part de nous-mêmes, à la poursuite d'une réussite chimérique et trompeuse qu'on nous vend comme l'accomplissement absolu. Une fois ce but atteint, on s'aperçoit qu'il était une supercherie. Derrière les winners, les working girls névrotiques qui veulent vendre leurs maisons à tout prix (comme Annette Bening), derrière les pères de famille bedonnants, il y a des figures libres, contestataires et authentiques qu'ils ont choisi de cesser d'être pour se fondre dans le moule, quitte à se nier, à se trahir, à s'oublier. Le héros d'American beauty se souvient et reconquiert son identité profonde, son indépendance farouche. Parfois, la castration n'est pas irréversible. Et ça a quelque chose de rassurant.

WILLARD
Dans le genre "castration psychologique", force est d'avouer que le Willard de Glen Morgan se pose là, avec son anti-héros auquel le génial Crispin Glover prête son physique à la fois fragile et inquiétant. Un acteur parfait dans la peau dérangée de Willard Stiles, un homme que l'on peut décemment considérer comme castré à la vue de son existence. Parce que outre les nombreux symbôles plus ou mois explicites que cumule le film (par exemple, le cutter avec sa toute, toute petite et inutile lame lors du climax), toute l'intrigue consiste en effet à nous montrer cet être solitaire qui est coincé dans la demeure familiale en compagnie d'une mère folle et possessive, sous l'image écrasante d'un père disparu brutalement, remplacé par un patron (R. Lee Ermey, toujours aussi brilliamment détestable) qui l'humilie à répétition et l'a dépossédé de l'entreprise familiale. Du glauque, donc, et un ensemble de forces qui écrasent en permanence le personnage, le rendent impuissant face à l'existence. En tout cas jusqu'à sa rencontre avec des rats ayant élu domicile dans la cave, des animaux qui lui permettent pour la première fois d'être autre chose que ce que l'on veut de lui, pour lesquels il se prend aussi d'empathie. Finalement aussi misérables et méprisés que lui mais cachant un réel potentiel, de la même façon que Willard cache sa colère (cette dualité est bien évidemment mise en relief par les natures conflictuelles des deux rats principaux, Ben et Socrate). Deux éléments qui vont s'assembler pour essayer de redonner au personnage sa masculinité, lorsqu'il s'opposera enfin aux forces qui l'oppressaient, dans un débordement de violence qui se retournera au bout du compte contre lui. Ce qui était plus évident dans le montage original du film, celui désiré par le réalisateur, où nous nous arrêtions ainsi sur l'idée que Willard mourrait sous le flot des rats revanchards, et rendait d'autant plus prégnant cette idée selon laquelle il était bien un personnage souffrant d'un cas aggravé de castration psychologique. Parce que oui, désolé mon garçon, mais ça ne peut pas repousser...
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