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WALTER SALLES : REVEUR LUCIDE

WALTER SALLES : REVEUR LUCIDE

Tout sur DARK WATER : EN EAUX TROUBLES - Le 2008-05-18 16:58:53


Walter Salles aborde le rêve sous de multiples formes. C'est un thème constant dans son oeuvre. Qu'il soit cauchemar comme dans Dark Water, idéal dans Carnets de voyage, sous la forme de l'évasion que permettent un livre ou un cirque dans Avril Brisé. La poésie peut simplement naître d'une belle rencontre et d'un beau voyage comme dans Central do Brasil. Son art est celui d'un voyageur émerveillé, passionné et émouvant, riche d'un humanisme qui transparait en permanence, d'une bienveillance dans la peinture des personnages et d'une grande lucidité sur le monde qu'il choisit de mettre en scène.


Il commence par réaliser des documentaires qui seront la base de sa sensibilité dans les années 80. Après un premier film en 1991, A grande Arte, il co-réalise Terre Lointaine en 1996 avec Daniela Thomas, qu'il retrouverait plusieurs fois par la suite, y compris dans son dernier film en date Linha de passe. Dans cette première oeuvre, il aborde déjà les milieux modestes avec justesse, sans misérabilisme, uniquement par le destin et l'intimité des personnages. C'est ainsi qu'il veut brosser le portrait d'un pays, le Brésil, auquel il est attaché viscéralement. Il veut y poser un regard généreux. Les origines de Salles et ses inspirations sont multiples. Le personnage de la mère qui veut retrouver le Pays basque est aussi révélateur. Le cinéaste a passé sa jeunesse en France. Ce cosmopolitisme, cette volonté d'aborder plusieurs cultures pour souligner en l'humanité profonde, trouveront dans Carnets de Voyage un aboutissement.

C'est avec Central do Brasil en 1998 que Salles est révélé, connaissant un succès public, critique et récoltant une moisson de récompenses. Un vieille dame, écrivain public et institutrice à la retraite, prend sous son aile un petit orphelin dont la mère a été renversée par un bus. D'abord cynique et résolue à se débarrasser du garçon et si possible à en tirer profit, elle finit pourtant par le recueillir. Elle entreprend avec lui un voyage pour retrouver son père. La vieille dame farouche se laisse attendrir par la détresse de l'enfant. Il ne l'aime pas au début. Mais au fil de leur odyssée sur les routes du Brésil, ils développent une grande complicité: celle de deux solitudes qui se rencontrent, celle de deux êtres qui n'ont plus rien et qui se tiennent chaud. Davantage que le voyage, c'est cette tendresse qui émeut dans ce road movie, dans une quête qui est avant tout intime. D'ailleurs les lieux choisis par Salles sont souvent la métaphore de ce qui anime ses personnages (dans Carnets de voyage, le voyage symbolise l'émergence d'un Idéal). Le vieille dame redécouvre la chaleur, sort de sa réserve et de son cynisme comme le gamin sort de son désespoir et de sa méfiance. Ils se créent une communauté d'esprit. Ils parviennent ensemble à affronter les vicissitudes de l'existence quand ils paraissaient perdus tous deux. Elle était aigrie, il était farouche et presque révolté. Central do Brasil est le récit de leur voyage initiatique vers l'apaisement, la possibilité d'un avenir. Il retrouve une famille comme elle retrouve la douceur. Graduellement, en s'éloignant de cette gare, de leur milieu, vers une destination incertaine et longtemps inconnue, ils voyagent vers eux-mêmes (ce qui est finalement le but inavoué de tous les voyageurs).


Avril Brisé est un film beaucoup plus âpre, mettant en scène deux familles rivales dont les fils s'entretuent dans une sempiternelle vengeance. L'honneur exige ce sacrifice sans cesse recommencé: le sang appelle le sang. Cette loi du Talion rejaillit sur chaque génération, comme une obligation, presque une tradition. Arrive un temps où un homme doit se sacrifier pour conserver ses terres et surtout préserver la gloire de son nom. Personne ne connait plus la raison de cette haine séculaire. L'ambiance du film est désolée, les paysages sont arides. On songe à Sergio Leone ou au sublime There will be blood. Les deux jeunes frères se battent pour préserver leur innocence et un peu de légèreté. Mais c'est compter sans l'obsession de leur père, ils doivent faire leur devoir pour la renommée de leur famille. Le paradoxe est que celle ci apparaît extrêmement démunie, menant une existence dédiée à l'exploitation la canne à sucre. Ils ressemblent à des survivants, des rescapés, des condamnés. Une sinistre galerie de portraits austères raconte ceux qui sont tombés dans l'éternelle vengeance contre les propriétaires des terres voisines. Le petit gosse simplement désigné par « Le môme » et son grand frère vivent dans ce contexte oppressant et sans issue. Pourtant « le môme » est doté d'une grande imagination et de beaucoup de fantaisie, qui met un peu de gaieté dans le sombre foyer. Mais son ainé est contraint d'assassiner l'un des fils de la lignée ennemie en représailles. Après une course haletante et une exécution mises en scène avec un beau dynamisme, il négocie son sursis. Il peut vivre jusqu'à ce que la prochaine pleine lune ait fait jaunir le sang sur la chemise du défunt, selon la funeste tradition. Il est déjà presque donné pour mort. Son temps de répit, il le vit auprès de son frère et auprès d'un couple de saltimbanques (il s'éprend de la jeune fille) qui font des numéros de cirque. Mais sa lignée est maudite. Malgré sa fuite un moment envisagée, ce « môme » qui s'invente des histoires en ouvrant un bouquin qu'il ne sait pas déchiffrer, le dénouement est inéluctable, la perdition annoncée. Ces dernières lueurs de vie sont dépeintes avec une grande tendresse, presque avec naïveté, comme de fragiles moments de bonheur avant l'inévitable. Dans ces instants d'une belle poésie, la tragédie est ajournée, on retient son souffle dans une joie et une légèreté éphémère, aerienne (la jeune femme qui tournoie sur une corde, la balançoire) qui valent la peine d'être vécus malgré tout. Avril Brisé est un très belle tragédie, grave, poétique et pleine de souffle.

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