
Romain Le Vern 5
GOMORRA
Un film de Matteo Garrone
Avec Toni Servillo, Gianfelice Imparato, Maria Nazionale
Durée : 2h15
Date de sortie : 13 août 2008

Gomorra détonne par rapport au cinéma italien auquel on est habitué. Malgré la réalité qu'il dépeint sans complaisance, le film s'appuie sur une mise en scène où chaque séquence s'imbrique au sein d'une construction particulièrement élaborée. Le choix des décors, des cadrages, des éclairages et de la musique revêt dès lors une importance fondamentale. La référence qui s'impose est en l'occurrence Francesco Rosi, Matteo Garrone évoquant le pourrissement du système avec une rigueur et une détermination que le cinéma transalpin n'a pas manifestée depuis Main basse sur la ville, Salvatore Giuliano ou L'affaire Mattei, même si Romanzo criminale lui sans doute ouvert la voix dans un registre beaucoup plus stéréotypé. Matteo Garrone est l'anti-Nanni Moretti : chez lui, l'engagement est plus citoyen que politique et il passe moins par de longs discours que par une efficacité à toute épreuve. À la polémique et à la dialectique, il préfère le spectacle et l'action et revient en quelque sorte aux fondamentaux du septième art. L'intérêt est de son point de vue (qui était déjà celui du livre) d'asseoir la réalité documentaire sur une diversité de points de vue : des parrains, des demi-sel, mais aussi des gens ordinaires dont un comptable candide et timoré qui est bien le seul à croire encore à l'efficacité d'un gilet pare-balles dans cet univers de western où les carrières de craie servent de dépôts illégaux aux déchets toxiques. Métaphore fulgurante d'une société italienne dont la Camorra exécute les basses besognes, comme ces poissons qu'on glisse dans les aquariums pour en nettoyer les parois.
Gomorra doit évidemment son titre à Gomorrhe, la cité du péché évoquée par la Bible, où prévaut le droit du plus fort et où personne n'est à l'abri d'un règlement de comptes ni même d'une balle perdue. Le regard le plus significatif que pose le film sur cet enfer interlope est celui d'un gamin chargé de livrer des vivres qui traverse ce décor de désillusions où le deal se pratique à ciel ouvert et où le moindre mouvement est suspect, comme s'il ne le voyait pas. Garrone souligne à travers ce personnage sur le point de perdre son innocence combien cette société là est régie par un fonctionnement spécifique et repose sur une omerta tacite qui est devenue endémique, le linge sale napolitain se lavant en famille. Au point qu'on ne voit qu'une fois les carabiniers faire irruption dans ce monde clos avec le renfort dérisoire de la police scientifique. Comme pour préserver les apparences auprès des médias.

Au-delà du portrait saisissant qu'il dresse d'un microcosme pourri jusqu'à la moëlle par le grand banditisme dont un carton nous précise à la fin qu'il a causé plus de quatre mille morts, soit plus qu'aucun groupe terroriste ayant agi en Europe, le film de Matteo Garrone décortique avec une grande intelligence le fonctionnement économique de cette société parallèle. Au point que l'un de ses caïds souligne même à un moment avec une ironie mordante qu'il a contribué largement à permettre à l'Italie d'intégrer la Communauté Européenne. Il faut voir aussi ce patriarche sub-claquant marchander ses services sur son lit de mort, tandis que son épouse se lamente sur l'augmentation des prix constatée depuis l'introduction de l'euro. La puissance de Gomorra réside dans son refus absolu du pathos. Garrone ne succombe jamais à la moindre empathie envers ses protagonistes. Il les décrit tels qu'ils sont et sert idéalement le propos de Roberto Saviano, sans jamais essayer de tirer la couverture à lui ni succomber à ce fameux syndrome de Stockholm à l'égard de ces mafieux que le cinéma s'est toujours complu à décrire comme des héros et qu'il montre comme les soldats interchangeables d'une armée du crime engendrée par la société qui prétend les combattre pour mieux en tirer profit.
Jean-Philippe Guerand
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