
DELTA
Un film de Kornél Mundruczo
Avec Félix Lajkó, Orsolya Toth, Lili Monori
Durée : 1h32
Date de sortie : prochainement

Issu de la nouvelle génération du cinéma magyar, Kornél Mundruczo reste un cinéaste exigeant qui pense énormément en amont ses films. Il met avant tout en scène les comportements hors normes qui deviennent le principal prétexte pour le réalisateur à radiographier la société hongroise, et plus généralement européenne. À ses yeux, l'art doit pouvoir capter au plus près ces déviances afin de mieux les retranscrire, comme c'est le cas avec Delta, et son amour irraisonné entre un frère et une soeur. C'est un amour incestueux, l'un des derniers tabous qui restent dans nos sociétés modernes. Un amour condamné à mort et dont l'avenir reste stérile. Un amour contre-nature qui s'oppose à l'intolérance et accule la morale de tout à chacun. Delta teste ainsi le seuil de tolérance du public et développe une lourde réflexion sur les attentes du spectateur et ses acquis muraux. Mundruczo ne stigmatise jamais son sujet incestueux, au contraire, il met en avant l'amour entre les deux protagonistes principaux de l'histoire. Il les dévoile sans stéréotypes, savourant une passion jamais idéalisée, avec ses tensions, laissant littéralement au second plan l'inceste.
Le réalisateur s'inspire librement de deux classiques Electre et Hamlet. On suit ainsi le jeune Mihail qui est de retour pour l'enterrement de son père. Il revient vers les siens après avoir été chassé par sa mère il y a vingt ans de cela. Après la cérémonie funèbre, il rencontre pour la première fois la belle Fauna et tombe amoureux d'elle. Or, la belle jeune femme s'avère être sa soeur sans que l'un et l'autre ne le sachent. C'est alors que le jeune couple découvre avec effroi que leur mère a assassiné leur père. Ils décident donc de se venger en faisant justice eux-mêmes. Un scénario torturé et symbolique qui puise ses racines loin dans l'histoire humaine.

Mundruczo va plus loin dans ce sens, car le regard qu'il porte sur le cinéma est avant tout sur l'émotion et l'image - peu importe le sujet - une approche qui n'est pas s'en rappeler un autre réalisateur hongrois l'immense Bela Tarr. Le sujet passe vraiment au second plan laissant apparaître les visages, les cadrages, le cinéaste cherchant à capter l'émotion si insaisissable, et de l'emprisonner dans les sels d'argents du celluloïd. La quête d'une émotion vraie, qui reste gravée à l'esprit. Pour ce faire, le réalisateur ne fournit aux acteurs qu'au tout dernier moment le scénario afin que ceux-ci puissent le jouer comme pour la première fois. Ils laissent de côté leur savoir-faire d'acteur qui compromettrait cette vérité si précieuse pour Mundruczo dans leur jeu. Ainsi, contrairement à Bela Tarr, Mundruczo n'est pas aussi minutieux dans la préparation de ses plans, convoquant la part d'improvisation dans la préparation. Il laisse aux acteurs et à la caméra un certain libre arbitre pour mieux capter sur le vif les instants de vérité, les canalisant tel un chef d'orchestre sur le plateau de tournage au service de l'image.
Le film reste endeuillé par la mort prématurée de l'acteur Lajos Bertok qui interprétait originellement le rôle de Mihail. Un coup dur pour le film et le réalisateur qui perdit son acteur principal dans des circonstances dramatiques. Si bien que le tournage fut interrompu, mais il reprit quelque temps plus tard avec un nouvel acteur tout aussi talentueux Félix Lajko. Malgré cela, le film déploie un optimiste surprenant pour un cinéaste aillant tellement oeuvré par le passé dans la mise en scène de sujets noirs et désenchantés. Delta reste un drame poignant qui ne laissera personne indifférent.
Gwenal Tison
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