Un matin pluvieux de fin Mai, alors que je songeais encore la veille à
Nos plus belles années, la télévision dévoile d'une voix indifférente et froide la nouvelle de la mort de
Sydney Pollack. Aussitôt, des images en désordre assaillent le souvenir.
Jane Fonda qui danse jusqu'à épuisement, le visage de Redford surtout, traqué dans la paranoïa des
Trois jours du condor,
Barbra Streisand, infatigable et insupportable militante, la nature cruelle et grandiose de
Jeremiah Johnson,
Dustin Hoffman dans
Tootsie, le survolté
Maris et femmes de
Woody Allen,
Eyes wide Shut... De ces rafales d'images que l'on n'a pas très envie de mettre en ordre tout de suite, parce qu'elles sont des émotions et des grands moments qui ont compté beaucoup.

Avec la disparition de
Sydney Pollack c'est une page de l'histoire du cinéma qui se tourne, pleine de ces films généreux et pleins de souffle qui nous ont ravis. Il s'agit donc ici d'un portrait encore sous le coup de l'émotion, pour donner la mesure de cet homme de cinéma complet et lui rendre hommage.
Il débuta au début des années 60 comme acteur et réalisateur à la télévision. Il y rencontre un jeune acteur nommé
Robert Redford, dont la carrière sera longtemps liée à la sienne.
Propriété Interdite, leur premier film ensemble en 1966 est aussi la première oeuvre où le réalisateur a vraiment trouvé son registre. Il se passe pendant la grande dépression et Redford doit affronter la fureur des habitants d'une petite ville où il devait mettre fin aux activités du chemin de fer. On y trouve le goût du cinéaste pour l'histoire mêlée romanesque (dans la romance avec Natalie Wood). Il s'impose déjà comme un grand conteur. Auprès de
Burt Lancaster, notamment dans
Un château en enfer, il évoque de nouveau un épisode historique mais y adjoint une liaison amoureuse. Il maintiendra toujours cet équilibre, livrant souvent de grandes fresques romantiques (dans le sens noble du terme), qui trouveront leur aboutissement avec le grandiose
Out of Africa, traversé d'un souffle exceptionnel, avec un couple de cinéma légendaire, formé par
Meryl Streep et
Robert Redford. Il y imposait véritablement un ton, qui influença de grandes fresques comme
le Patient anglais du regretté Anthony Minghella (dont il a d'ailleurs produit
Retour à Cold Mountain). Il adjoint une sphère intime, sentimentale, des personnages forts dans un contexte historique très marqué et bien rendu: la grande dépression dans
On achève bien les chevaux, la période de sa jeunesse mais également du Maccarthysme dans
Nos Plus belles années, la révolution cubaine dans
Havana. Il est un maitre du grand souffle romanesque, de la belle émotion sur grand écran.

Mais Pollack est également l'auteur d'un très grand western épuré,
Jeremiah Johnson en 1971, l'une de ses sept collaborations avec son acteur fétiche, Redford, dans un film qui reflétait leurs préoccupations écologistes. Ils insistèrent tous deux pour le tourner en décors naturels, dans l'Utah. Personne ne voulait sortir le film. C'est un moment de cinéma exceptionnel, réduit à l'essentiel dans la forme. Le héros est écoeuré des usages du monde et le fuit (influence que l'on retrouve dans le récent
Into the wild de
Sean Penn). Il doit apprendre la vie à l'état de nature, apprendre à pêcher, construire une maison, se retrouver. Une fois qu'il s'est reconstitué un équilibre, la civilisation revient bouleverser sa vie. L'odyssée auprès de lui est extrêmement dépaysante, on en vient à l'accompagner dans sa retraite et sa volonté d'ermite. Mais une autre constante se confirme dans l'oeuvre de Pollack : un pessimisme toujours sous-jacent et des histoires qui connaissent rarement des dénouements heureux.