A défaut de posséder l'envergure des précédents longs métrages de
M. Night Shyamalan,
Phénomènes porte la signature d'un auteur obsédé par les liens invisibles entre l'ordinaire et l'extraordinaire et spécialisé dans le réalisme magique. De film en film, il essaye de déchiffrer les mystères du monde. En dépit des apparences, son dernier ne fait pas exception à la règle. Certains risquent de lui reprocher de répéter des effets autant dans la mise en scène que les thématiques soulevées. La différence, c'est que depuis
Le Village, où il décortiquait les mécanismes de la peur et plus précisément la manipulation par la peur, Shyamalan a emprunté une nouvelle voie, plus métaphysique, où la théorie réflexive corrompt les lois du divertissement entre art de l'épure, classicisme de fond et liturgie ésotérique. Produit par la Fox,
Phénomènes s'inscrit dans une suite logique des événements, permettant au cinéaste Hollywoodien le plus insaisissable de ces dernières années de franchir une étape supplémentaire. Qui dit mieux?

On l'a souvent qualifié de nouveau Spielberg. On connaît son parcours (appétit gargantuesque d'écrire et de filmer, éducation religieuse hindouiste à la maison, catholique à l'école, premiers échecs jusqu'au succès inattendu du
Sixième Sens). Après des films construits comme des fables magnifiques où des archétypes du genre fantastique (les fantômes dans
Sixième Sens, le super-héros dans
Incassable, les extra-terrestres dans
Signes, le loup-garou dans
Le village et la nymphe dans
La jeune fille de l'eau),
Phénomènes traite dans un contexte apocalyptique d'une menace invisible que l'on peut prendre comme une revanche de la nature sur l'homme. Le résultat se situe à mi-chemin entre
Les oiseaux d'Alfred Hitchcock auquel il rendait déjà hommage dans
Signes, et
Body Snatchers (les humains contaminés se suicident comme s'ils étaient contaminés par une épidémie naturelle, indéterminée et maléfique). Beaucoup risquent de penser que
Phénomènes s'effondre dans le Grand Guignol et que par conséquent le résultat n'est rien de moins qu'un foirage sans précédent dans la filmographie du cinéaste qui a pour coutume de ne rien laisser au hasard. Or, il ne faut pas oublier que les situations comiques voire grotesques sont fréquentes dans son cinéma. Elles ressemblent à des tentatives ou des maladresses et mettent en valeur la dimension fantastique d'un récit, comme pour toucher à son invraisemblable vérité. Chez lui, le fantastique rime avec intimisme quitte à tutoyer, parfois, le fond baroque de la folie.

Dans chacun de ses longs métrages, il épouse les doutes de personnages à la recherche d'une identité, d'une nouvelle peau, d'une place dans le monde et, par extension, d'un rôle mythologique qu'ils ont en eux sans le soupçonner. S'ils passent à côté de leurs ressources intérieures, c'est un drame. S'ils réussissent à vaincre leurs maux intérieurs, c'est une réussite. Et c'est uniquement ce qui intéresse Shyamalan. Les twists et les effets flippants ne sont que des vernis, des prétextes pour dessiner des parcours semés d'embûches. Que ce soit Bruce Willis tantôt fantôme tantôt superhéros respectivement dans
Sixième Sens et
Incassable; Mel Gibson prêtre qui retrouve la foi en sauvant sa famille dans
Signes; Bryce Dallas Howard, aveugle translucide dans
Le village; ou Freddy Rodriguez, musclor d'un seul bras dans
La jeune fille de l'eau, tous ces personnages en aident d'autres au nom du bien (ce qui ne veut pas dire qu'ils sont parfaits ou armés de bonnes intentions). Les histoires de M. Night Shyamalan sont souvent fondées sur des personnages vulnérables ou amoindris qui répondent à l'idée que les imperfections, les défauts ou alors le regard des autres empêchent les gens de se conduire comme les héros qu'ils voudraient être. Dans
La jeune fille de l'eau, le méchant critique de cinéma, incarnation bouffonne du cynisme, devait disparaître pour qu'une créature magnifique puisse rejoindre les siens et raviver la flamme de merveilleux éteinte par les épreuves de la vie. Dans ce cinéma-là, le spectateur peut ainsi s'identifier à des personnages en crise (un enfant tourmenté par ses démons et un psychiatre absent dans
Sixième Sens, un père de famille largué dans
Incassable et
Signes, un homme endeuillé dans
La jeune fille de l'eau) pour accepter leurs qualités héroïques. Pour justifier sa position, Shyamalan cite une anecdote concernant George Lucas qui, adolescent, a eu un terrible accident de voiture ayant failli le tuer. Selon lui, il ne serait pas devenu le réalisateur de
Star Wars si ça n'était pas arrivé. Ce genre d'accident traumatique est à l'origine de la force de ses personnages et c'est précisément dans le malheur que l'action positive se réveille.