


Ne pas s'attendre à un uppercut pyrotechnique: Old Joy est un film minuscule sur des thèmes majuscules qui joue en permanence d'une modestie et d'une sensibilité qui, à partir d'un matériau a priori banal, se transcendent en une sorte de superpouvoir originel de mise en scène. Et non, Old Joy n'a rien à voir avec le terrassant Old Boy, de Park Chan-Wook qui carburait, lui, à deux cents à l'heure pour dynamiter une tragédie Shakespearienne ketchup. Hors sujet. Pour ceux qui ne le sauraient pas, ce trésor est sorti dans les salles françaises l'an passé dans un anonymat estival du genre honteux. Sans votre curiosité, ce film, pudique et sensible, risque d'être condamné à l'oubli. Or, ce serait se priver de l'un des meilleurs films indépendants US de ces dernières années qui tient à la fois du point de non retour, du voyage chtonien à destination inconnue entre ce que l'on a été et ce que l'on aimerait être (ou ce que l'on restera), de la quête affective entre peur de l'autre et nécessité de se rapprocher de l'humain pour ne pas crever seul, comme un chien. Enracinement dans le réel, sensibilité de chaque instant, pertinence du style et de la direction d'acteurs, le film porte l'empreinte d'un auteur au talent singulier.


Dans le scénario, trois fois rien. Kelly Reichardt perd juste deux potes de longue date dans une forêt de l'Oregon : Mark, la trentaine (Daniel London), dont la copine est enceinte, qui emprunte la voie du conformisme douillet et Kurt, hippie cool, marginal dans l'âme et ado dans sa tête, partent ensemble en virée forestière pour camper au clair de lune, rechercher des sources chaudes pour se baigner et se perdre une dernière fois avant de peut-être ne plus jamais se revoir. Ils croient se connaître sur le bout des doigts, ils ont changé. C'est beau et triste comme du Jarmusch. Nourrie d'éléments minimalistes (l'eau, la forêt, le feu), cette chronique au temps suspendu emmène dans le coeur de deux hommes échappés du Sideways d'Alexander Payne : l'un, idéaliste, refuse les contingences de l'âge adulte ; le second, s'est fondu dans une masse uniforme et mène une vie tranquille avec sa femme et son chien. D'un bout à l'autre, les discussions tournent autour de choses anodines avant de faire émaner un malaise bizarre, un torrent de larmes incontrôlable, un sentiment de nostalgie de vieux con qui fait réaliser à quel point le temps détruit. Un sens de la suspension guidant ces deux personnages en un cheminement musical et gracieux qui ne se départit jamais de sa puissance d'évocation réaliste. Une scène de bain chaud dans une baignoire taillée dans un tronc constitue un sommet de poésie relaxante où les deux personnages hument le parfum du désir et semblent avoir atteint un nirvana inaccessible. Dans ce moment de flottement, un souvenir lointain s'apprête à sortir. Il n'en sera rien.
[p1] [p2]
![]() | ||
CINE : OLD JOYProduit par Todd Haynes, Old Joy, second long métrage de Kelly ... | ||







CINE : OLD JOY


























