
SOLOS
Un film de Kan Lume et Loo Zihan
Durée : 1h10
Date de sortie : indéterminée
En véritable homme-orchestre, Loo Zihan assure les postes de coréalisateur, scénariste, chef opérateur, monteur et interprète principal. Pour son premier enfant cinématographique, on ressent chez l'homme la volonté de maîtriser l'ensemble des maillons de la chaîne artistique. On comprend cette implication chevronnée lorsque l'histoire qui nous est contée est tirée de son vécu personnel. On peut ainsi comprendre en sous-texte que le réalisateur a cherché à exorciser ses vieux démons en les mettant ainsi en scène. Au travers du rôle qu'il interprète, il s'inflige en quelque sorte une catharsis des maux qui le rongent. Et quelle mise en scène ! Solos fait oeuvre d'une économie tant esthétique que sonore. Le film se compose de cadres formalistes entièrement en DV qui jouent à la fois sur la fixité et sur l'écoulement du temps. La chromatographie s'imprègne d'une douce tonalité sépia. Elle plonge le film dans une poésie picturale où les décors aseptisés jurent avec la sensualité charnelle des corps des deux hommes mis à nu.

Le jeune homme incarné par Loo Zihan vivant pleinement sa relation amoureuse avec son professeur cherche à s'en détacher malgré tout, trouvant que sa vie sentimentale et sexuelle tourne en rond. Il est lassé du quotidien qu'il a construit avec son partenaire. On assiste donc à une lente rupture entre les deux hommes sans que le moindre mot ne soit prononcé. Car, lorsque l'on évoquait plus haut que le parti pris esthétique est celui de l'économie, c'est littéralement l'ensemble des dialogues qui sont passés en sourdine, le non-dit l'emportant sur le mot. Le film est à proprement parlé "muet", ne laissant jamais échapper la moindre phrase, rendant l'ensemble des échanges encore plus prosaïques. On est surpris puis charmé par ce traitement radical qui laisse avant tout les corps s'exprimer. Ce jeune homme qui veut voguer vers de nouveaux horizons ne sait pas vraiment comment aborder les choses. En effet, il a quitté sa mère avec qui il vivait pour cet homme d'âge mûr : une véritable rupture avec le nid familial, sa mère se sentant mise à l'écart.
Constatant que son enfant est sur le point de reconquérir son indépendance (tant physique que sentimentale) cette mère protectrice va chercher par tous les moyens à reconquérir l'affection de son garçon. S'instaure alors, au travers du jeu sonore et visuel, une jolie mise en abyme de l'éternelle incommunicabilité entre les êtres. Et les seuls cris qui déchirent le mutisme ambiant sont ceux de la pauvre mère, désespérée, qui supplie son fils de ne plus la laisser toute seule à nouveau. Solos développe un univers pictural où les caresses et les marques d'affection déploient encore plus de force et de sensualité. On est littéralement transi entre la légèreté poétique de la mise en scène et la lourdeur dramatique des situations qui nous sont dépeintes. La moindre ouverture vers un horizon clément est littéralement bloquée, enfermant la perspective. À ce titre, les rares plans en extérieurs sont cloisonnés, bétonnés, le ciel étant le plus souvent réduit à un minuscule espace dans l'image, peinant à exister. Les plans fixes de plusieurs minutes nous offrent donc un bien triste ballet de nuages confinés dans un minuscule espace. Un habile et fragile mélange qui peut-être pour certains suresthétise une situation simpliste, et pour d'autres transcende son sujet afin d'offrir une vision personnelle qui met à nu ses interprètes au sens propre comme au figuré.

Quelque chose que, hélas, la censure ne comprend pas, ni même la loi de Singapour, car, dans ce pays, toute démonstration en public d'actes "homosexuels" est interdite. À l'image du dernier Weerasethakul, Solos s'est donc vu censuré par les autorités de Singapour, que cela soit pour l'exploitation en salles, mais aussi pour les festivals. Un comble ! Les nombreuses scènes de nudité et d'étreinte entre les deux hommes (pourtant d'une grande beauté plastique) ont subi le courroux d'une censure implacable de son pays géniteur. Heureusement, la version internationale conserve le montage original du film. Solos est une oeuvre rare à découvrir tant par sa beauté plastique que par la sensualité trouble qu'elle met en scène.
Gwenael Tison
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