

Il y a trois ans, on ne savait pas très bien où situer le cinéaste Amat Escalante. Avec Sangre, son coup d'essai, le jeune homme bien mystérieux passait pour un disciple doué mais roublard de son maître producteur Carlos Reygadas. Autant conspué qu'adulé dans les hautes sphères cinéphiles, ce dernier est réputé pour tordre les conventions cinématographiques en essayant de créer un nouveau langage et en conviant des maîtres anciens (Murnau et Dreyer en ligne de mire). Ses oeuvres sauvages comme Japon, Bataille dans le ciel ou encore Lumière Silencieuse ont comme point commun une volonté de capter à l'écran une beauté inédite. Il y est arrivé récemment avec l'introduction et la conclusion de Lumière silencieuse où l'on avait l'impression de se sentir tout petit, presque écrasé par les mystères de l'existence. Cette ambiguïté du rapport maître Reygadas / esclave Escalante, à jamais subordonnés l'un à l'autre, est sacrément démentie par Los Bastardos, un uppercut qui assure que les deux cinéastes copains comme cochons ont pris des trajectoires bien distinctes. Ce n'était pas gagné d'avance. Sortis la même année, Sangre et de Bataille dans le ciel partageaient la même radicalité et le même refus d'être aimable avec le spectateur pour épuiser différentes gammes d'émotion (on a connu des ambitions moins nobles) - le bémol venant de Sangre avec son final métaphorique qui cherchait à tutoyer des abîmes chères à Buñuel, Rossellini, Bresson et Pasolini. Des défauts inhérents aux premiers longs métrages qui essayent d'en mettre plein la vue. Avec ses moyens, Sangre passait au hachoir une collision sociale, révélait la violence refoulée contenue chez des gens comme les autres. Un peu comme dans Bataille dans le ciel où sacré et profane se cherchaient des noises avec un vrai sens du lyrisme.

La différence, c'est que Escalante obéissait à une rigueur d'enfant trop sage pour être honnête. Une absence de dramatisation manifeste qui conférait au récit une impression de neutralité confinant à la léthargie. Au bout du chemin, l'illusion était pourtant brève: la radicalité permettait de mettre en valeur des séquences fortes et des plans d'une violence subliminale. Comme la vision d'un corps nu en sang sur le sol. En vérité, Amat Escalante digérait le cinéma de Michael Haneke période Benny's Video avec la même science des plans-séquences étirés à l'extrême. Accomplissement: Los Bastardos est son Funny Games sans l'envie de taper sur les doigts avec une règle de prof de philo mais avec la même volonté de discuter notre rapport à l'image et la déréalisation de la violence (qui surgit au moment où on s'y attend le moins). En filigrane, le cinéaste Mexicain dénonce l'esclavagisme moderne et rend compte des inégalités sociales. D'un côté, il faut se réjouir de l'évolution du cinéma de Carlos Reygadas qui prend de plus en plus de fluidité et gagne en nuances. Avec Lumière Silencieuse, il atteignait une paradoxale sérénité en ne cherchant plus à prouver sa supériorité intellectuelle (ce qui pouvait le rendre prétentieux) ni même à tomber dans l'esbroufe ostentatoire (ce qui pouvait le rendre poseur). De l'autre, louer l'identité enfin trouvée de Amat Escalante qui avec Los Bastardos frappe fort.
[p1] [p2]












































