

BUG de william friedkin
« Bug, c'est le film qui a réveillé en moi le plus de choses ces dernières années et la trace la plus forte, pas en termes de qualité filmique, plus par rapport à ce que le film laisse comme empreinte. Ce ne sont pas forcément les qualités de mise en scène que l'on retient dans un film, ce n'est pas forcément le plus durable, mais plus ce qui n'est pas cernable, l'empreinte émotionnelle, qui n'est d'ailleurs pas toujours très agréable, il peut s'agir d'une forme de malaise qui vous motive dans des réflexions, qui vous impressionne. Ce fut le cas ici, avec Bug, la puissance des comédiens, la force de l'histoire, m'ont étonné. Le film raconte une passion amoureuse se reposant sur le terreau de la folie, de la schizophrénie certes, mais l'essence même du film reste une histoire d'amour, la rencontre de cet homme et de cette femme, comment ces deux personnages vont aller au bout de leur passion, de leur folie, quitte à se détruire. C'est un film dérangeant, l'un des films les plus dérangeants d'ailleurs que j'ai pu voir, mais c'est un film total. On est dans un principe de description très crue qui fait que l'on est à la fois gêné et captivé par ce que l'on voit, gêné par ce que ce sont des moments de vie très rares. C'est comme si ce réel que l'on nous montre était d'un accès trop difficile, parce que trop vrai, parce que réveillant en nous des choses trop perturbantes. C'est rare de voir des gens agissant sans barres de censure, sans respecter les autres et sans se respecter soi même, c'est toujours étonnant de voir que l'on peut lâcher prise et se comporter de cette façon avec des gens qui font la même chose en face de vous. C'est dans ces moments-là que l'on a la sensation d'être vrai, il y a quelque chose d'animal, de non réfléchi, et c'est cette position en tant que spectateur que l'on peut avoir qui est fascinante, lorsqu'on accepte de lâcher prise et que l'on prend conscience que ceux qui ont réalisé le film voulait également accéder à cet état. »
Guillaume Nicloux

BUG de william friedkin
Un an avant le tournage de Bug, William Friedkin découvre la pièce homonyme de Tracy Letts, représentée à New York depuis des mois avec Michael Shannon mais sans Ashley Judd, qui cartonne et fait parler d'elle. En sortant, il est sous le choc. Pour lui, le résultat soulève des tonnes de questions sur ce que nous sommes sans réellement apporter de réponses. L'une d'entre elles consiste à savoir jusqu'où une femme est prête à entrer dans la tête d'un homme par amour. Proposer une transposition de cette pièce au cinéma lui a permis de retrouver une liberté qu'il avait perdue depuis quelques années. Au moment de tourner, cela s'est traduit par une incapacité à prévoir de quoi le plan du lendemain serait fait. En cela, on est très proche du "happening". Tracy Letts, qui avait écrit la pièce de théâtre, s'est attelé avec les coudées franches au scénario en modifiant mentalement des éléments purement scéniques et en bénéficiant de l'aide de chevronnés (Bryan Singer connu pour être un grand malin). Après Les garçons de la bande et L'anniversaire, il s'agit de la troisième adaptation théâtrale de William Friedkin. Et contrairement aux deux autres adaptations qui datent de la fin des années 60, à une époque où le cinéaste visait un cinéma intimiste avant de bifurquer vers le policier bourrin et de tutoyer les conventions Hollywoodiennes, il a projeté cette fois, fort de ses expériences passées, une identité visuelle incroyable. Essentiellement, il a travaillé l'atmosphère (les bourdonnements de climatiseurs, les bruits flippants du ventilateur, les ombres inquiétantes sur les murs suintants, la sonnerie agressive du téléphone). Afin de ressouder les liens entre Bug et ses précédents films, il a eu recours à des autocitations (la crise d'épilepsie renvoie directement à L'exorciste). Doué d'une éloquence et de dons de conteur, Friedkin effeuille un postulat de base pathétique pour laisser apparaître une troublante vérité. En lorgnant discrètement vers les univers de David Cronenberg (étrangeté organique du rapport au corps) et de Todd Haynes (personnage féminin a priori accordé avec le monde qui développe une allergie sociétale terrifiante), le réalisateur de French Connection charrie le rire jaune et l'effroi bleu pour organiser des séquences violentes, élégantes, fiévreuses et polémiques qui sont autant de promesses angoissantes.
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