
Nicolas Boukhrief

CORTEX de nicolas boukhrief
Marthe Keller fuit les chemins tout tracés, la starification. Prend des risques. Se perd parfois pour toujours rebondir. Depuis plus de trente ans, elle mène une "carrière" (mot qu'elle déteste) aussi discrète qu'hallucinante où elle a pu côtoyer des pointures (comme en témoigne sa filmographie) et multiplier les fonctions (au cinéma, au théâtre ou à l'opéra). En interview, elle a conservé une curiosité naturelle et un oeil vivace. Remet en question ses choix. Raconte tout (ses réussites comme ses échecs) avec l'humilité et la franchise qui la caractérisent.
Difficile de résumer votre parcours tellement il est dense et singulier.
Oui mais vous savez, aujourd'hui, j'oublie. Au départ, je ne voulais pas être actrice. D'ailleurs, tout ce que je ne voulais pas, je l'ai eu ; et tout ce que je voulais, je ne l'ai jamais eu. C'est pour cette raison que je n'ai pas un parcours "normal", dans les normes. J'ai commencé comme danseuse mais un accident de ski survenu à l'âge de 16 ans m'a obligé à tout arrêter. Je suis devenue actrice par hasard. C'est maintenant, en vous parlant, que je me rends compte que toute ma vie professionnelle n'est basée que sur des accidents. Des accidents qui m'ont faite avancer. Comme celui qui m'a empêchée d'être danseuse. A l'arrivée, c'est une bonne chose. Autrement, je serais au chômage depuis très longtemps. Mai 68, un deuxième accident se produit : j'étais toute jeune, j'avais 20 ans, je n'avais pas d'argent, j'ai fait un film en France. Tous les moyens de transport étant bloqués, je ne pouvais plus repartir. Il n'était pas prévu que je reste en France. J'ai enchaîné rapidement au théâtre parce que j'ai été élevée avec. J'ai découvert cette première passion en Allemagne. Comme j'étais suisse, je pouvais me rendre en Allemagne de l'ouest et en Allemagne de l'est. Les demoiselles d'Avignon était charmant, très fleur-bleue. Louis Veille m'avait repérée au théâtre dans une pièce où je jouais le rôle d'une mère dont l'enfant est anormal. Comme je jouais au théâtre le soir, les seuls moments où on a pu tourner les extérieurs au bord de la mer, c'était lorsque je ne jouais pas. Pendant trois mois, j'avais un rythme de vie catastrophique parce que je rentrais à deux heures du matin, je me levais à quatre... Quand on est jeune, on peut se permettre de dormir deux heures. De tout ça, je conserve des souvenirs agréables d'insouciance. Pour moi, c'était ça être français : véhiculer une image très légère. Les acteurs étaient tous formidables que ce soit Rochefort, Marielle, Piéplu, Montand. Par la suite, il y a eu un nouvel accident : les Etats-Unis. Là, au contraire, on n'était plus dans la légèreté.

CORTEX de nicolas boukhrief
Qu'est-ce qui a été le déclic de votre carrière internationale ?
John Schlesinger qui était au festival de Cannes et qui cherchait une européenne pour son nouveau long métrage, Marathon Man. Je me souviens que la rencontre avait eu lieu à l'Hotel Plaza. Parmi les réalisateurs et les producteurs présents, personne ne se présentait. Tout le monde se disait bonjour. Et moi je ne savais pas qui était parmi tous ces hommes John Schlesinger. Je ne connaissais pas son visage, je ne l'avais jamais vu. Du coup - et je m'en souviens encore -, j'ai allumé une cigarette (NDR. Elle refait le geste avec le dictaphone), j'ai pris la pose et proclamé : "I Love Midnight Cowboy". Quelqu'un m'a dit : "merci". Du coup, j'ai compris que c'était lui. Je parlais très peu à l'époque. Je faisais la fille timide. Je ne parlais pas extrêmement bien l'anglais. Mais j'ai appris au fur et à mesure. De la même manière que j'ai appris le français. Marathon Man a été le film qui m'a lancée au niveau international. Ainsi de suite, on m'a proposée six ou sept films aux Etats-Unis en étant à chaque fois dans les rôles principaux. Après, j'en ai eu marre parce que j'étais cataloguée dans les mêmes registres. C'était toujours les mêmes scenarii, ce n'était pas intéressant et puis j'avais envie de retrouver ma première passion : le théâtre. De retrouver Tchekhov. Je suis revenue au cinéma quelques années après, notamment en France. Aujourd'hui, je vis entre les deux : un pied à Paris, l'autre à New York. Il y a quatre semaines, je faisais une représentation à New York. Je travaille encore. Mais ça, on me conseille de ne pas le dire parce qu'on risque de me reprocher de ne pas avoir d'identité.
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