DOSSIER : KINJI FUKASAKU (1)
Ce dossier est divisé en deux parties. La seconde sera en ligne dès demain. Bonne lecture !
DOSSIER KINJI FUKASAKU (1ère PARTIE) Trouvez ci-dessous : Lien vers : Critique Ciné de BATTLE ROYALE Critique DVD Zone 2 de Tora! Tora! Tora! SOMMAIRE DE LA SECONDE PARTIE DU DOSSIER : LIEN VERS DOSSIER KINJI FUKASAKU 2ème PARTIE BIOGRAPHIE Kinji Fukasaku opte assez tôt pour la carrière cinématographique en suivant des études à l'université Nichidai avant d'intégrer la Toei (l'un des plus importants studios japonais avec la Toho, la Daiei et la Nikkatsu) en 1953, à l'âge de 23 ans. Après les habituels petits boulots, il devient assistant réalisateur sur Evasion d'un quartier louche de Eiichi Koishi en 1954. Selon l'habitude de ce metteur en scène, il fait ses preuves en réalisant la bande-annonce du film. Il assistera également Hideo Sekigawa et Tsuneo Kobayashi (un ancien assistant de Akira Kurosawa). Mais il devra attendre 1961 pour signer ses premières réalisations personnelles, des courts métrages constituant la série Furaibo Tantei (Le Détective Vagabond) qui lança la carrière de Shinichi ''Sonny'' Chiba (lequel deviendra mondialement célèbre avec les trois Streetfighter). Ces petits films s'intégraient dans des doubles programmes, pratique très répandue au Japon dans les années 60. La même année, il signe son premier long métrage, Du Rififi chez les Truands/Gansgsters en Plein Jour. Les influences revendiquées de Fukasaku lorgnent du côté du cinéma européen. C'est tout d'abord le néo-réalisme italien, Vittorio de Sica (Le Voleur de Bicyclettes) en tête, qui lui donne l'idée de se concentrer sur les conséquences de la guerre en prenant en compte les aspirations et les souffrances du peuple. La capacité de De Sica a décrire la réalité sociale, chose jusqu'alors impossible au sein des studios nippons, le marquera durablement. Du côté du cinéma français, Marcel Carné (Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du Soir, Les Portes de la Nuit) lui enseigne qu'il est possible de faire du cinéma contestataire en pleine occupation ennemie. Une leçon de résistance qui servira de modo à toute sa carrière. Une forte tête est née. Fukasaku est avant tout séduit par les films qui savent saisir une certaine authenticité prise sur le vif. C'est ainsi qu'il subira tant l'influence de Kurosawa (dont les scènes de rue de Chien Enragé inspireront Guerre des Gangs à Okinawa) que celle des maîtres du polar français, parmi lesquels Jacques Becker (Touchez pas au Grisbi), Gilles Grangier (Le Rouge Est Mis) et Jules Dassin (Les Forbans de la Nuit). Sa première oeuvre marquante est Okami To Buta To Ningen(''Hommes, Porcs et Loups'') en 1964 avec Ken Takakura, narrant l'affrontement impitoyable de trois frères d'armes devenus ennemis mortels dans un village fantôme presque westernien. Ce film posait cette fois sans faillir les bases d'un style résolument réfractaire aux codes de l'époque. A l'inverse de son illustre aîné Seijun Suzuki qui dut toute sa vie durant batailler contre la Nikkatsu pour imposer sa vision du cinéma, Fukasaku parvint à injecter sa propre déviance aux dirigeants de la Toei, au point de bouleverser la politique du studio. A l'exception de la parenthèse poétique et décalée que constituent ses deux films avec le travesti Akihiro Miwa (Le Lézard Noir et House of the Black Rose en 1968 et 1969), le fer de lance de Kinji Fukasaku sera donc le film de yakuza, registre qu'il inventera quasiment en tant que genre à part entière. Jusque là, les quelques réalisateurs à s'être attaqués à cet épineux sujet étaient Masahiro Makino (la série des Jirocho Sangokushi en 9 épisodes), Tadashi Tadashima (Jinsei Gekijo : Hishakakaku) et Kosaku Yamashita (Sango Saidai no Toba). En s'emparant du filon et en le faisant prospérer, Fukasaku initie plusieurs bouleversements. Le plus immédiat concerne la Toei elle-même qui n'avait jamais, jusque là, produit autre chose que des films en costume et des chambarras. Le second est un véritable déferlement de polars dans les salles de l'archipel, le genre passant rapidement de la quasi-inexistance à la saturation pure et simple. Un phénomène qui, contre toute attente, ne satisfait pas pleinement Fukasaku. En 1970, il se lance dans la production indépendante avec If you were young : Rage (Kimi Ga Wakamono Naru) et surtout, en 1972, avec l'exceptionnel Sous les Drapeaux, l'Enfer. C'est l'échec de ce film qui le reconduira vers les studios pour une série qui le rendra célèbre, Combat Sans Code d'Honneur. Cette production (constituée de 5 épisodes au total) peut être considérée comme une suite à ses deux opus précédents, Yakuza Modern - Assassin Yota et Assassin yota-Trois frères Chiens Enragés), inspirés de la vie du gangster Rikio Ishikawa. Son approche consiste à greffer au monde des yakuzas les règles qui régissent celui des salariés. Loin du romantisme d'antan, dont il s'affranchie totalement, Fukasaku s'enfonce dans une violence sans issue qui en fera le cinéaste le plus nihiliste de l'archipel, ainsi que le plus rentable, puisque cette série remporte un succès fracassant. Fukasaku en profite pour imposer le comédien Sugawara Bunta qui concurrence ainsi le très emblêmatique Ken Takakura. Il faut préciser que les scénarios sont signés par Noboru Ando, célèbre gangster devenu star de la Toei. Les producteurs lui réclament en 1974 une nouvelle série, Nouveau Combat Sans code d'Honneur dont il ne s'aquitte, sans enthousiasme, que des trois premiers épisodes.A ce stade de sa carrière, Kinji Fukasaku constate l'inévitable dérive du genre, à laquelle il a malgré tout contribué. Loin des visions nihilistes des indomptables Seijun Suzuki (La Vie d'un Tatoué) et Hideo Gosha (Les Loups), la production est progressivement noyautée (officieusement) par les yakuzas eux-mêmes qui verront là matière à faire leur propre apologie, via des hagiographies de certains de leurs chefs les plus emblêmatiques. Une dérive qui n'est pas sans évoquer celle qui pourrira la vague des néo-polars hong kongais des années 80, rapidement vendus à la gloire des triades. Pour Fukasaku, qui a toujours envisagé à travers les yakuzas une façon de dénoncer une société de consommation corrompue par ses membres les plus vicieux, il ya là une confusion qu'il n'entend pas flatter. Rappelant brutalement la vraie origine du mot yakuza (une combinaison perdante (893) au jeu de cartes hanafuda), il franchit une limite en signant l'irréversible et totalement destructeur Cimetière de la Morale, sans doute son oeuvre la plus radicale et la plus éloignée des canons du genre. Basé à nouveau sur la vie de Rikio Ishikawa, le film a valeur d'authentique brulôt contestataire. Fukasaku se place en témoin critique des bouleversements sociaux et économiques du Japon des années 50/60. Son ''tort'' est de n'avoir jamais recherché la finalité plastique, préférant se concentrer sur le chaos et la violence, un choix qui l'aura trop souvent assimilé à un cinéaste brouillon et sans ambition. Par voie de conséquence, et quel que soit le sujet abordé, il sera éclipsé par de glorieux aînés tels que Seijun Suzuki et Hideo Gosha pour le ''Yakuza Eiga'' et Kon Ichikawa (Feux dans la Plaine et La Harpe de Birmanie) pour le film de guerre. En marge de ce parcours personnel, les années soixante-dix furent également marquées par des collaborations avec l'Occident, d'abord comme réalisateur des séquences japonaises de Tora! Tora! Tora! (poste initialement proposé à Akira Kurosawa, la classe !), puis comme auteur de Green Slime (un film de SF ringard sans commune mesure avec les oeuvres kitshs mais magistrales de Inoshiro Honda) et Virus avec Chuck Connors, George Kennedy et Robert Vaughn ! Fukasaku ne diminuera guère sa production au cours des eighties, se consacrant tant aux films de sabres qu'au fantastique. A l'orée des années 90, il sera indirectement le parrain d'un cinéaste exceptionnel, Takeshi Kitano. C'est en effet en se retirant, pour des raisons de santé, du tournage d'un polar brutal, Violent Cop, qu'il marque le coup d'envoi de la carrière de metteur en scène de l'acteur de Furyo. Resté discret durant la dernière décennie (en dépit d'un Crest of Betrayal (Chushingura Yotsuya Kaidan) en 1994, variation que l'on dit très réussie et bizarroïde sur le thème des 47 Ronins), Fukasaku retrouvera Kitano en 2000 pour signer rien moins qu'un authentique chef d'oeuvre, l'indispensable Battle Royale. Ce projet, d'abord destiné à être réalisé par son fils, aura sur lui l'effet d'une cure de jouvence. Les membres de l'équipe du film le décrivent d'ailleurs comme un tourbillon d'énergie inépuisable. Bref, à 71 ans, Kinji Fukasaku n'a jamais autant pété la forme et tourne actuellement un Battle Royale 2 que l'on espère forcément monstrueux.Denis Brusseaux DU RIFIFI CHEZ LES TRUANDS Année : 1961 Réalisation : Kinji Fukasaku Acteurs : Tetsuro Tamba, Kubo Noako, Sone Harumi Durée : 1h22 A force de se comparer lui-même aux cinéastes français des années 50 (dont Jacques Becker qu'il dit admirer plus que tout), Kinji Fukasaku a semble-t-il indirectement incité les distributeurs de ce film à lui donner un titre référentiel puisque Du Rififi chez les Truands est un hommage évident à la série des Rififis de Auguste LeBreton adaptée successivement par Alex Joffé (Du rififi chez les Femmes), Jacques Deray (Du Rififi à Tokyo), Jules Dassin (Du Rififi chez les Hommes) et Denys de LaPatellière (Du Rififi à Paname). Une façon aussi de souligner que ce premier film du réalisateur de Battle Royale est très loin d'être un de ses meilleurs, puisqu'hormis l'épisode de Dassin, aucun opus de cette série n'est mémorable... Remarquons au passage qu'il s'agit en réalité d'un retitrage, Du Rififi chez les Truands ayant déjà été programmé aux soirées bis de la Cinémathèque sous le titre Gangsters en Plein Jour. ![]() Un truand, un espion, un psychopate et un déserteur : la bonne équipe ! Un gangster dur à cuire (Tetsuro Tamba) prévoie l'attaque d'un fourgon transportant la paie des GI's d'une base américaine. Pour se faire, il recrute quatre gibiers de potence : un coréen traître à sa patrie, un G.I. noir à la carrure de déménageur, un américain mercenaire affublé d'une épouse délurée et un jeune voyou légèrement psychopathe (il tue les cafards à coups de poignard). Mais la tension s'installe rapidement au sein de l'équipe... Première oeuvre d'une série imposante de 61 longs métrages, Du Rififi chez les Truands déçoit forcément pour qui a vu Le Cimetière de la Morale ou Le Caïd de Yokohama. Truffé de maladresses, plombé par un rythme déficient et surtout par les ‘'interprétations'' grotesques d'acteurs proches de l'amateurisme (même Tetsuro Tamba, comédien remarquable dans Harakiri de Kobayashi ou Sous les Drapeaux, L'Enfer de Fukasaku, n'échappe pas au massacre), le film accuse sans cesse un grand manque de conviction mais surtout de métier, qui condamne ce sujet somme toute efficace à un quasi-échec et à de grands moments d'humour involontaire (Tamba incapable d'ouvrir la porte d'une voiture). Une fois ces nombreuses réserves admises, il convient de reconnaître que Fukasaku y démontre déjà les traits dominants de son inspiration à venir : sens du détail juste ou pittoresque (l'achat d'une pute censée relâcher la tension sexuelle à l'intérieur de l'équipe), intérêt sensible pour les spécificités culturelles, goût immodéré pour la déviance et un certain burlesque (Tetsuro Tamba qui allume sa dynamite à coups de flingue, on ne s'en lasse pas !), cadres excentriques (plongées très accentuées, plans obliques) encore mal maîtrisés, violence constante. Surtout, l'ironie qui le caractérise assure la cohésion du récit et sauve le film de la déroute : pas un seul des ses protagonistes principaux ne trouve grâce à ses yeux, ce sont tous des pourris vénaux et stupides. On est presque surpris d'une telle misanthropie de la part de l'humaniste de Sous les Drapeaux, l'Enfer, preuve que le réalisateur s'est toujours considéré comme un faiseur, collant au mieux au genre qu'il illustrait. Un humilité qui rend ce véritable auteur encore plus attachant. Difficile à classer, Du rififi chez les Truands oscille entre la veine gagnante de Fukasaku (le polar) et la perdante (les séries Z kitch). Mais un début prometteur quand même ! Denis Brusseaux LE LEZARD NOIR Année : 1968 Réalisation : Kinji Fukasaku Acteurs : Akihiro Maruyama, Isao Kimura, Junja Usami Durée : 1h26 Un joaillier richissime reçoit des menaces d'enlèvement contre sa fille, émanant de la mystérieuse Lézard Noir, une voleuse tristement célèbre. Le chantage de la criminelle concerne un diamant hors de prix qu'elle rêve de rajouter à sa déjà imposante collection. Pour empêcher le drame d'arriver, le joaillier fait appel à un détective réputé pour son intelligence et son audace, Kogoro Akechi... Avec Le Lézard Noir, Kinji Fukasaku s'octroie une récréation sous la forme d'un exercice de style narratif et esthétique qui finit par envoûter complètement des spectateurs n'ayant pas tous les jours l'occasion de se frôter à un tel concentré de raffinement sulfureux. Fukasaku, critique acerbe et tranchant d'une nature humaine vouée à la sauvagerie, révèle ici une facette inattendue de sa personnalité, plus volontier tentée par le dandysme et l'excentricité déviante, bref par un maniérisme onctueux. Il faut dire qu'il subit de plein fouet l'influence écrasante de deux maîtres de la stylisation et de la monstruosité fardée : Edogawa Rampo et Yukio Mishima. Le premier, de son vrai nom Hirai Taro, est un écrivain essentiel de la scène littéraire des années 20, qui y introduisit, grâce à un savant mélange d'inventivité hallucinée et de perversions, le roman noir et l'énigme policière, deux registres empruntés à l'occident. Il faut préciser que son pseudonyme est une transcription phonétique de Edgar Allan Poe (Edoga Waram Po), le père du récit de terreur moderne. Ecrit en 1934, son roman Le Lézard Noir (édité en France par Philippe Picquier) figure parmi ses plus grands succès populaires et met en scène son personnage de prédilection, le détective raffiné et implacable Kogoro Akechi, qui apparaitra au long de multiples romans et nouvelles, variablement destinés à un public enfant ou adulte. L'auteur et son personnage furent réunis en 1994 dans l'intéressante biographie romancée Rampo, de Kazuyoshi Okuyama, adaptation assez fidèle d'un autre de ses romans, La proie et l'ombre. Notons enfin que le récent Gemini de Shinya Tsukamoto transpose une nouvelle de Rampo.Kinji Fukasaku n'adapte pourtant pas officellement l'oeuvre de l'illustre auteur, mais plus précisément la pièce de théâtre qui en fut tirée, créée par un autre monstre sacré de la littérature nippone, Yukio Mishima. Le fameux prix Nobel, célèbre pour le contenu tourmenté de ses romans, pour sa mort spectaculaire et pour la biographie que lui consacra le réalisateur Paul Schrader (sur une merveilleuse musique de Philip Glass), ne pouvait que se retrouver dans l'alchimie de passions délirantes et de manipulations vicieuses que constitue le livre original. On ne note d'ailleurs pas de modifications très notables dans la trame elle-même et dans les rapports plus qu'ambigus qu'entretiennent les protagonistes. Précisons encore que Mishima, qui fut souvent tenté par le cinéma et figura notamment dans Hitokiri de Hideo Gosha, tient ici un rôle parfaitement adapté à sa démesure... Contrecoup fâcheux, Le Lézard Noir risque fort de devenir introuvable pendant longtemps, les héritiers de l'écrivain ayant fait en sorte de retirer de la circulation tous les films où il apparait. Après cette longue mais essentielle présentation, intéressons nous au film lui-même : c'est un monument inclasable, rien de moins ! Des les premières images, c'est un univers unique qui s'impose à nous: angles obliques soulignant l'étrangeté omniprésente, musique entraînante en phase avec des éclairages psychédéliques et des couleurs flamboyantes, narration à prendre comme un train en marche. Ce décorum kitsh sert de toile de fond variablement hystérique ou décalée à un chassé-croisé incroyablement astucieux et suave ou l'enjeu policier devient un jouet entre les mains de personnages uniquement motivés par l'irrésistible attirance qui les pousse à tous les excès et à prendre tous les risques. Le détective Kogoro Akechi (Isao Kimura) se livre à un jeu particulièrement dangereux pour mettre en échec la criminelle énigmatique surnommée Lézard Noir, interprétée ici par un travesti (Mishima oblige !), Akihiro Maruyama. Entre la joute amoureuse et la rivalité purement égocentrique, leur affrontement se mue en jeu de piste où l'astuce et le machiavélisme de chacun transforme sans cesse les données de départ, pour mieux nous perdre et nous surprendre, l'imagination des auteurs tendant au final à un ballet aussi intellectuel que mortel, un festival ininterrompu de faux-semblants, chausses-trappes, bluffs, simulacres, artifices et pièges divers. On ne peut qu'être frappé par la puissance romanesque et la modernité inaltérable de cette synthèse de toute la culture baroque de l'époque. Car comment ne pas penser au Danger Diabolik de Mario Bava ou aux polars déjantés de Seijun Suzuki (La Marque du tueur), oeuvres mariant avec le même bonheur une esthétique artificielle assumée pour mieux se livrer aux joies de l'aventure fantasmatique ? Erotisme, violence, jalousie et humour animent ce qui aurait pu n'être qu'une joute dialoguée filmée à la papa mais qui préfère donner vie sous nos yeux au croisement de la pulp culture, du sérial et de l'envolée lyrique casse-gueule. Non-exempt de défauts, surtout concentrés dans quelque temps morts qui s'avèreront par la suite nécessaires pour se délecter de la succession de péripétie qui conclue l'enquête, Le Lézard Noir est un classique de détournement, ou comment souligner la fantaisie débridée d'un écrivain adulé à la lumière d'un mauvais-goût salvateur. L'alliance des contraires accouche ici d'un film noir comme il n'en existe aucun autre. Denis Brusseaux LE CAID DE YOKOHAMA Année : 1969 Réalisation : Kinji Fukasaku Acteurs : Koji Tsuruta, Noboru Ando, Bunta Sagawara, Tomisaburo Wakayama Durée : 1h34 Le Caid de Yokohama fait un peu figure de break dans la filmographie survoltée de Kinji Fukasaku. Non pas qu'il ait renoncé aux effets de style excentriques et ''exploitation'' qui nous sont chers (décadrages, travellings obliques, passages noir&blanc/couleur, rasades d'hémoglobine, photo-montage et autres joyeusetés). Simplement, le réalisateur se pose un peu, lève le pied et se concentre avant tout sur ses personnages, leur apportant une profondeur psychologique un peu inhabituelle.Tsukamoto (Koji Tsuruta) vient de sortir de prison. Venu exprimer ses respects à son ancien boss, il découvre celui-ci mortellement blessé dans l'explosion criminelle de sa voiture. Ce dernier n'a que le temps de lui confier la direction du clan avant d'expirer. Tsukamoto doit, à contrecoeur, prendre les rênes du gang tandis que toutes les familles livrent une guerre sanglante contre l'égémonie grandissante d'un autre clan, bien décidé à s'emparer de tous les traffics de la côte... ![]() Yakuza un jour, yakuza toujours ! Le Caid de Yokohama constitue la version positive du futur Cimetière de la Morale: ses personnages sont obsédés par le respect des valeurs, la dignité et la fidélité. Ce sont d'authentiques samouraïs des temps modernes prisonniers d'un Bushido de la racaille tout aussi contraignant : ''Yakuza un jour, yakuza toujours !''. Cette transposition des clichés du cinéma de sabre dans le contexte du polar anticipe carrément de 20 ans celle effectuée par John Woo dans ses Syndicats du Crime, et la conclusion, faisant du héros un homme dâté et dépassé par le désert moral de ses contemporains, renvoie évidemment à The Killer. Fukasaku invoque clairement l'influence des polars français, Jean-Pierre Melville en tête. Bien sûr, il y a du Lino Ventura dans l'interprétation humble et volontaire de Koji Tsurata et du Deuxième Souffle dans la psychorigidité de son sens moral. Mais on ne peut, curieusement, s'empêcher de penser davantage... aux Tontons Flingueurs de Georges Lautner ! Rassurez-vous, vous ne trouverez ici ni jeux de mots, ni silencieux au ''plop'' caractéristique, ni nièce délurée. Mais l'intrigue piégeant littéralement un homme soucieux de respectabilité dans la continuation d'une tradition de gangstérisme qui ne l'attire plus du tout est identique. Cet éclairage permet d'ailleurs de souligner un point intéressant : Les Tontons Flingueurs est à notre connaissance le seul film français à raconter une guerre des gangs de l'intérieur sans braquages, ni policiers ou vengeance prétexte. Qu'il ait fallu le filtre de la parodie aux français là où les japonais jouent à fond la carte du premier degré est également riche de sens. Sans doute faut-il y voir l'héritage culturel des conflits entre clans qui ont émaillé toute l'histoire de l'archipelle là où les truands parisiens n'ont jamais développé une vraie politique de ''familles'' (la littérature est plus riche sur ce sujet)... Drame à hauteur d'hommes, Le Caid de Yokohama dresse le portrait passionnant de quatre d'entre eux, tous écartelés entre individualisme, idéal et devoir. Tsukamoto, comme on l'a vu, ne veut plus de cette vie-là, mais sa parole donnée est sa seule Loi. Il sait qu'il ne pourra jamais faire machine arrière, mais troque l'éthique impitoyable des yakuzas contre une mentalité nouvelle, même pour lui : la compassion. Un caïd chevaleresque jusqu'au bout des chaussures vernissées et des lunettes noires... Son meilleur ami est devenu le conseiller stratégique du pire ennemi de tous les clans. Lui aussi est tiraillé entre fidélité à ses anciens compagnons et une ambition qui est tout autant la sienne que celle du clan qui la lui a inculquée. Lorsque son boss renonce finalement à ses projets pour un compromis politique, cet homme engagé et pétri de convictions perd tous ses repères et fait figure d'écorché vif. Autre victime de cette obsession pour le code, un gangster manchot sacrifiera tout, vie et foyer, pour une vengeance sans espoir. Enfin, peut-être le plus émouvant de tous, le chef de gang incarné par Tomisaburo Wakayama : brute (apparemment) sans cervelle, il est littéralement bouleversé par la volonté inflexible et la loyauté inoxydable de Tsukamoto envers ses hommes. Lorsque lui aussi sera trahi par ses prétendus alliés, Wakayama appelera Tsukamoto (en pleine fusillade) pour lui témoigner sa sympathie et lui confier qu'il le considère comme un frère et un modèle. Ces trois destins brisés par une confiance trompeuse dans les principes d'autrui sont autant de récits pessimistes accompagnés par le funèbre Tsukamoto, embaumeur très classe d'une époque révolue.Au final, si Le Caid de Yokohama n'est pas l'un des chefs d'oeuvre de Kinji Fukasaku, il n'en demeure pas moins un TRES grand film de gangsters, ascétique et classique dans le sens noble du terme. Un top ! Denis Brusseaux |
Denis Brusseaux





Kinji Fukasaku opte assez tôt pour la carrière cinématographique en suivant des études à l'université Nichidai avant d'intégrer la Toei (l'un des plus importants studios japonais avec la Toho, la Daiei et la Nikkatsu) en 1953, à l'âge de 23 ans. Après les habituels petits boulots, il devient assistant réalisateur sur Evasion d'un quartier louche de Eiichi Koishi en 1954. Selon l'habitude de ce metteur en scène, il fait ses preuves en réalisant la bande-annonce du film. Il assistera également Hideo Sekigawa et Tsuneo Kobayashi (un ancien assistant de Akira Kurosawa). Mais il devra attendre 1961 pour signer ses premières réalisations personnelles, des courts métrages constituant la série Furaibo Tantei (Le Détective Vagabond) qui lança la carrière de Shinichi ''Sonny'' Chiba (lequel deviendra mondialement célèbre avec les trois Streetfighter). Ces petits films s'intégraient dans des doubles programmes, pratique très répandue au Japon dans les années 60. La même année, il signe son premier long métrage, Du Rififi chez les Truands/Gansgsters en Plein Jour.
Les influences revendiquées de Fukasaku lorgnent du côté du cinéma européen. C'est tout d'abord le néo-réalisme italien, Vittorio de Sica (Le Voleur de Bicyclettes) en tête, qui lui donne l'idée de se concentrer sur les conséquences de la guerre en prenant en compte les aspirations et les souffrances du peuple. La capacité de De Sica a décrire la réalité sociale, chose jusqu'alors impossible au sein des studios nippons, le marquera durablement. Du côté du cinéma français, Marcel Carné (Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du Soir, Les Portes de la Nuit) lui enseigne qu'il est possible de faire du cinéma contestataire en pleine occupation ennemie. Une leçon de résistance qui servira de modo à toute sa carrière. Une forte tête est née. Fukasaku est avant tout séduit par les films qui savent saisir une certaine authenticité prise sur le vif. C'est ainsi qu'il subira tant l'influence de Kurosawa (dont les scènes de rue de Chien Enragé inspireront Guerre des Gangs à Okinawa) que celle des maîtres du polar français, parmi lesquels Jacques Becker (Touchez pas au Grisbi), Gilles Grangier (Le Rouge Est Mis) et Jules Dassin (Les Forbans de la Nuit).
Sa première oeuvre marquante est Okami To Buta To Ningen(''Hommes, Porcs et Loups'') en 1964 avec Ken Takakura, narrant l'affrontement impitoyable de trois frères d'armes devenus ennemis mortels dans un village fantôme presque westernien. Ce film posait cette fois sans faillir les bases d'un style résolument réfractaire aux codes de l'époque. A l'inverse de son illustre aîné Seijun Suzuki qui dut toute sa vie durant batailler contre la Nikkatsu pour imposer sa vision du cinéma, Fukasaku parvint à injecter sa propre déviance aux dirigeants de la Toei, au point de bouleverser la politique du studio.
A l'exception de la parenthèse poétique et décalée que constituent ses deux films avec le travesti Akihiro Miwa (Le Lézard Noir et House of the Black Rose en 1968 et 1969), le fer de lance de Kinji Fukasaku sera donc le film de yakuza, registre qu'il inventera quasiment en tant que genre à part entière. Jusque là, les quelques réalisateurs à s'être attaqués à cet épineux sujet étaient Masahiro Makino (la série des Jirocho Sangokushi en 9 épisodes), Tadashi Tadashima (Jinsei Gekijo : Hishakakaku) et Kosaku Yamashita (Sango Saidai no Toba). En s'emparant du filon et en le faisant prospérer, Fukasaku initie plusieurs bouleversements. Le plus immédiat concerne la Toei elle-même qui n'avait jamais, jusque là, produit autre chose que des films en costume et des chambarras. Le second est un véritable déferlement de polars dans les salles de l'archipel, le genre passant rapidement de la quasi-inexistance à la saturation pure et simple. Un phénomène qui, contre toute attente, ne satisfait pas pleinement Fukasaku.
En 1970, il se lance dans la production indépendante avec If you were young : Rage (Kimi Ga Wakamono Naru) et surtout, en 1972, avec l'exceptionnel Sous les Drapeaux, l'Enfer. C'est l'échec de ce film qui le reconduira vers les studios pour une série qui le rendra célèbre, Combat Sans Code d'Honneur. Cette production (constituée de 5 épisodes au total) peut être considérée comme une suite à ses deux opus précédents, Yakuza Modern - Assassin Yota et Assassin yota-Trois frères Chiens Enragés), inspirés de la vie du gangster Rikio Ishikawa. Son approche consiste à greffer au monde des yakuzas les règles qui régissent celui des salariés. Loin du romantisme d'antan, dont il s'affranchie totalement, Fukasaku s'enfonce dans une violence sans issue qui en fera le cinéaste le plus nihiliste de l'archipel, ainsi que le plus rentable, puisque cette série remporte un succès fracassant. Fukasaku en profite pour imposer le comédien Sugawara Bunta qui concurrence ainsi le très emblêmatique Ken Takakura. Il faut préciser que les scénarios sont signés par Noboru Ando, célèbre gangster devenu star de la Toei. Les producteurs lui réclament en 1974 une nouvelle série, Nouveau Combat Sans code d'Honneur dont il ne s'aquitte, sans enthousiasme, que des trois premiers épisodes.
Fukasaku se place en témoin critique des bouleversements sociaux et économiques du Japon des années 50/60. Son ''tort'' est de n'avoir jamais recherché la finalité plastique, préférant se concentrer sur le chaos et la violence, un choix qui l'aura trop souvent assimilé à un cinéaste brouillon et sans ambition. Par voie de conséquence, et quel que soit le sujet abordé, il sera éclipsé par de glorieux aînés tels que Seijun Suzuki et Hideo Gosha pour le ''Yakuza Eiga'' et Kon Ichikawa (Feux dans la Plaine et La Harpe de Birmanie) pour le film de guerre. En marge de ce parcours personnel, les années soixante-dix furent également marquées par des collaborations avec l'Occident, d'abord comme réalisateur des séquences japonaises de Tora! Tora! Tora! (poste initialement proposé à Akira Kurosawa, la classe !), puis comme auteur de Green Slime (un film de SF ringard sans commune mesure avec les oeuvres kitshs mais magistrales de Inoshiro Honda) et Virus avec Chuck Connors, George Kennedy et Robert Vaughn !
Fukasaku ne diminuera guère sa production au cours des eighties, se consacrant tant aux films de sabres qu'au fantastique. A l'orée des années 90, il sera indirectement le parrain d'un cinéaste exceptionnel, Takeshi Kitano. C'est en effet en se retirant, pour des raisons de santé, du tournage d'un polar brutal, Violent Cop, qu'il marque le coup d'envoi de la carrière de metteur en scène de l'acteur de Furyo. Resté discret durant la dernière décennie (en dépit d'un Crest of Betrayal (Chushingura Yotsuya Kaidan) en 1994, variation que l'on dit très réussie et bizarroïde sur le thème des 47 Ronins), Fukasaku retrouvera Kitano en 2000 pour signer rien moins qu'un authentique chef d'oeuvre, l'indispensable Battle Royale. Ce projet, d'abord destiné à être réalisé par son fils, aura sur lui l'effet d'une cure de jouvence. Les membres de l'équipe du film le décrivent d'ailleurs comme un tourbillon d'énergie inépuisable. Bref, à 71 ans, Kinji Fukasaku n'a jamais autant pété la forme et tourne actuellement un Battle Royale 2 que l'on espère forcément monstrueux.
Avec Le Lézard Noir, Kinji Fukasaku s'octroie une récréation sous la forme d'un exercice de style narratif et esthétique qui finit par envoûter complètement des spectateurs n'ayant pas tous les jours l'occasion de se frôter à un tel concentré de raffinement sulfureux. Fukasaku, critique acerbe et tranchant d'une nature humaine vouée à la sauvagerie, révèle ici une facette inattendue de sa personnalité, plus volontier tentée par le dandysme et l'excentricité déviante, bref par un maniérisme onctueux. Il faut dire qu'il subit de plein fouet l'influence écrasante de deux maîtres de la stylisation et de la monstruosité fardée : Edogawa Rampo et Yukio Mishima. Le premier, de son vrai nom Hirai Taro, est un écrivain essentiel de la scène littéraire des années 20, qui y introduisit, grâce à un savant mélange d'inventivité hallucinée et de perversions, le roman noir et l'énigme policière, deux registres empruntés à l'occident. Il faut préciser que son pseudonyme est une transcription phonétique de Edgar Allan Poe (Edoga Waram Po), le père du récit de terreur moderne. Ecrit en 1934, son roman Le Lézard Noir (édité en France par Philippe Picquier) figure parmi ses plus grands succès populaires et met en scène son personnage de prédilection, le détective raffiné et implacable Kogoro Akechi, qui apparaitra au long de multiples romans et nouvelles, variablement destinés à un public enfant ou adulte. L'auteur et son personnage furent réunis en 1994 dans l'intéressante biographie romancée Rampo, de Kazuyoshi Okuyama, adaptation assez fidèle d'un autre de ses romans, La proie et l'ombre. Notons enfin que le récent Gemini de Shinya Tsukamoto transpose une nouvelle de Rampo.
Le Caid de Yokohama fait un peu figure de break dans la filmographie survoltée de Kinji Fukasaku. Non pas qu'il ait renoncé aux effets de style excentriques et ''exploitation'' qui nous sont chers (décadrages, travellings obliques, passages noir&blanc/couleur, rasades d'hémoglobine, photo-montage et autres joyeusetés). Simplement, le réalisateur se pose un peu, lève le pied et se concentre avant tout sur ses personnages, leur apportant une profondeur psychologique un peu inhabituelle.
Le Caid de Yokohama constitue la version positive du futur Cimetière de la Morale: ses personnages sont obsédés par le respect des valeurs, la dignité et la fidélité. Ce sont d'authentiques samouraïs des temps modernes prisonniers d'un Bushido de la racaille tout aussi contraignant : ''Yakuza un jour, yakuza toujours !''. Cette transposition des clichés du cinéma de sabre dans le contexte du polar anticipe carrément de 20 ans celle effectuée par John Woo dans ses Syndicats du Crime, et la conclusion, faisant du héros un homme dâté et dépassé par le désert moral de ses contemporains, renvoie évidemment à The Killer. Fukasaku invoque clairement l'influence des polars français, Jean-Pierre Melville en tête. Bien sûr, il y a du Lino Ventura dans l'interprétation humble et volontaire de Koji Tsurata et du Deuxième Souffle dans la psychorigidité de son sens moral. Mais on ne peut, curieusement, s'empêcher de penser davantage... aux Tontons Flingueurs de Georges Lautner ! Rassurez-vous, vous ne trouverez ici ni jeux de mots, ni silencieux au ''plop'' caractéristique, ni nièce délurée. Mais l'intrigue piégeant littéralement un homme soucieux de respectabilité dans la continuation d'une tradition de gangstérisme qui ne l'attire plus du tout est identique. Cet éclairage permet d'ailleurs de souligner un point intéressant : Les Tontons Flingueurs est à notre connaissance le seul film français à raconter une guerre des gangs de l'intérieur sans braquages, ni policiers ou vengeance prétexte. Qu'il ait fallu le filtre de la parodie aux français là où les japonais jouent à fond la carte du premier degré est également riche de sens. Sans doute faut-il y voir l'héritage culturel des conflits entre clans qui ont émaillé toute l'histoire de l'archipelle là où les truands parisiens n'ont jamais développé une vraie politique de ''familles'' (la littérature est plus riche sur ce sujet)...






























