DOSSIER : KINJI FUKASAKU (2)
Bonne lecture !
DOSSIER KINJI FUKASAKU (2ème PARTIE) Trouvez ci-dessous : Lien vers : Critique Ciné de BATTLE ROYALE Critique DVD Zone 2 de Tora! Tora! Tora! SOMMAIRE DE LA PREMIERE PARTIE DU DOSSIER: LIEN VERS : DOSSIER KINJI FUKASAKI 1ère PARTIE GUERRE DES GANGS A OKINAWA Année : 1971 Réalisation : Kinji Fukasaku Acteurs : Tsurata Koji, Ando Noboru, Kudo Akiko Durée : 1h33 Clairement affilié à la veine distractive et jouissive de Kinji Fukasaku, Guerre des Gangs à Okinawa démontre avec éloquence la réalité de son talent et l'impose comme un cinéaste de divertissement inspiré, à la violence variablement lyrique ou sarcastique, capable d'alterner explosions de brutalité et pauses sentimentales sans jamais se départir d'une approche décalée et surréaliste, mi-cartoonesque, mi-premier degré. Mené à un train d'enfer et selon une logique métronomique imperturbable, ce film impressionne durablement !![]() Entre deux rackets, repos des guerriers au bord de la piscine Dans une ambiance visuelle baroque et kitch, typiquement sixties, et au son d'une musique jazzy et de chants traditionnels aussi glamours que nostalgiques, Fukasaku nous conte les déboires de 7 truands sur le retour dont le chef vient de sortir de prison. Plus rien n'est comme avant dans la pègre et leurs sales manières les rendent franchement indésirables. Qu'à cela ne tienne, ils partent se refaire une santé à Okinawa, territoire où personne ne les attend et où ils comptent bien s'imposer par la force et l'effet de surprise... Certaines prises de vue en extérieure sont tournées comme un documentaire et servent un peu de mémoire du pays et de son architecture urbaine disparue. De tels plans, littéralement immergeants, renvoient à ceux tournés par Inoshira Honda pour Chien Enragé d'Akira Kurosawa, au Killer's Kiss de Kubrick ou au Doulos de Melville : des témoignages du passé parfaitement intégrés à leur support. Côté cinéma bis, le porte drapeau du genre s'appelle Tomisaburo Wakayama et il est extraordinaire. Rendu célèbre par son interprétation du Ito Ogami de Baby Cart, il tient l'un des rôles de sa vie en chef de gangs fou furieux, viril jusqu'à l'explosion de testostérone, manchot, karatéka, couturé de cicatrices et bardé de grenades. Sa voix gutturale en fait instantanément le chouchou du public !Notons enfin des emprunts au cinéma américain de l'époque et surtout à La Horde Sauvage, tourné deux ans auparavant et auquel Guerre des Gangs à Okinawa emprunte son final : les gangsters ont pris leur fric, ils ont accepté de partir. Après une nuit passée au bordel, ils se retrouvent et comprennent, rien qu'en se regardant, qu'ils vont quand même livrer leur dernier combat. S'en suit un plan ou les quatre hommes avancent fièrement côte à côte. Une telle référence achève de rendre ce film définitivement attachant. Un classique du film de Yakuza ! Denis Brusseaux SOUS LES DRAPEAUX, L'ENFER Année : 1972 Réalisateur : Kinji Fukasaku Acteurs : Hidari Sachiko, Tanba Testsuro, Mitani Noboru Durée : 1h36 De la Seconde Guerre Mondiale, et des horreurs de la guerre en générale, les cinéastes japonais ne nous ont donné qu'une poignée de chefs d'oeuvres à être arrivés jusqu'à nos écrans. Parmi eux, il faut surtout compter La Harpe de Birmanie et Feux dans la Plaine de Kon Ichikawa et La Condition de l'Homme de Masaki Kobayashi. Personne n'attendait vraiment une réussite dans cette discipline de la part de Kinji Fukasaku, cinéaste bis étiqueté effets gores et mines patibulaires pour salles de quartier. Le choc est donc grand à la vision de ce joyaux qu'est Sous Les Drapeaux, L'Enfer, l'oeuvre au noir et à fleur de peau d'un homme pour qui la guerre n'est pas une vaine notion. La projection à l'EF 2001 était précédée d'un court film où Fukasaku présentait son travail. On sentait l'émotion poindre dans sa voie à l'évocation de sa propre expérience du combat : une émotion qui nous tenaille à la puissance dix tout au long du métrage. ![]() S'il ne reste plus rien à faire, devient un héros ! La veuve d'un sergent tué à la fin de la 2nde Guerre Mondiale harcèle le Ministère des armées depuis 26 ans pour obtenir une pension, mais on lui oppose toujours l'exception selon laquelle son mari n'est pas mort au combat mais fusillé pour désertion. Elle se lance alors dans une enquête auprès des survivants pour découvrir la vérité.... Sans doute le film le plus personnel de Fukasaku. Combinant ses souvenirs au roman de Yuki Shoji (titulaire du Prix Pulitzer japonais, le prix Kinoshita), il écrit le scénario avec Kaneto Shindo, le réalisateur de L'Ile Nue et Onibaba, les tueuses. Il s'agissait pour le réalisateur de son deuxième film indépendant et de l'un de ses rares écarts hors des sentiers du cinéma de genre. L'échec critique et public le ramènera dans les guerres de gangs qui nous sont chères. Mais il aura auparavant pu dire tout ce qu'il pensait de l'armée, de l'Après-guerre, des classes dirigeantes et de la politique de reconstruction avec une lucidité et une intransigeance témoignant de son engagement artistique total . ![]() Tetsuro Tamba réussira-t-il à sauver son unité ? En racontant un drame de guerre sous la forme d'une enquête-puzzle soumise à la subjectivité des témoins, Fukasaku fait le grand écart constant entre la guerre et l'après-guerre, entre le drame et son souvenir. L'émotion des flashbacks est amplifiée par les réactions torturées de la veuve à l'écoute de versions faisant alternativement de son mari un déserteur, un voleur et un cannibale, nous plongeant toujours plus loin dans l'absurdité et les horreurs du conflit. Ce sergent au passé trouble est incarné avec force par le grand Tetsuro Tamba (Trois Samouraïs Hors-la-loi de Hideo Gosha) qui développe avec finesse les diverses facettes de son personnage au gré des récits, variablements victime pitoyable, héros à la John Wayne ou fou sadique, cumulant sur lui tout ce que le genre contient de variations. La dernière version sera la bonne : c'était un homme, tout simplement. Sans partir dans un humanisme vibrant à la Kurosawa ou à la Kobayashi, Fukasaku prend le spectateur par les tripes et montre ses personnages comme des types impuissants à changer leur destin mais luttant pour un semblant de dignité : les scènes d'anthologie ne se comptent plus, citons simplement celle où, avant de mourir, un personnage demande à manger une dernière fois du riz. Le chef de peloton ramasse alors des grains de riz trainant au sol et les prépare du mieux qu'il peu pour les condamnés. Bouleversant, tout comme le plan où la veuve hurle et pleure sur une plage en se roulant sur le sable, torturée par les insoutenables révélations qui l'accablent... Montrant du doigt les horreurs de l'armée, Fukasaku ne s'en tient pas là et ose dire que certains hommes ont été sacrifiés pour que le pays puisse se relever, boucs émissaires indispensables à la bonne conscience nationale. Le pamphlétaire de Battle Royale n'en est pas à son coup d'essai ! Fukasaku est un immense cinéaste, la preuve en est faite. Son talent explose dans les transitions passé/présent, les éllipses, des passages à la couleur stupéfiants, l'illustration de pertes de contrôle émotionnelles (la veuve n'en pouvant plus de douter et brandissant la photo de son mari devant un survivant... aveugle !), l'utilisation de photos d'archives accompagnées de bruitages qui nous plongent dans l'action, la description des conditions de subsistance des soldats... Pourtant, on s'amuse ici et là à retrouver l'autre Fukasaku, celui de Guerre des Gangs à Okinawa et de Combat sans code d'honneur : une approche un peu complaisante et bis de la violence qui démontre qu'il avait gardé un pied dans le cinéma d'exploitation et ne s'est jamais vraiment pris au sérieux. Sous les drapeaux, l'enfer, chef d'oeuvre et réponse japonaise aux Sentiers de la Gloire, n'en devient que plus attachant. Enorme ! Denis Brusseaux LE CIMETIERE DE LA MORALE Année : 1975 Réalisation : Kinji Fukasaku Acteurs: Watari Tetsuya, Umemiya Tatsuo, Takigawa Yumi Durée : 1h34 Moins cynique et iconoclaste que Seijun Suzuki dont il ne saurait avoir les mêmes prétentions auteurisantes, Kinji Fukasaku rivalise pourtant avec lui en termes de modernité et d'insoumission, les deux mamelles de ce Cimetierre de la Morale stupéfiant à plus d'un titre. Lorsqu'on se lance dans une découverte approfondie de son oeuvre, Fukasaku ne cesse de déstabiliser et de prendre le spectateur par surprise, tant sa rage et la violence viscérale de sa vision contaminent chaque sujet, du pamphlet social (Battle Royale) au film de guerre (Sous les Drapeaux, l'Enfer). C'est ici au genre du film de Yakuza à être rongé par sa folie.Au lendemain de la seconde Guerre Mondiale. Ishikawa est un yakuza indomptable et violent créant fréquemement des incidents entres factions rivales, au risque de générer une guerre des gangs meurtrière. Puni à plusieurs reprises par son chef, il tente un jour de le tuer. Mis au ban de la société criminelle, il vit comme un paria et sombre dans la drogue... ![]() Ichikawa, l'un des gangsters les plus tarés depuis le Scarface de Hawks L'un des films les plus extrêmes de Fukasaku, et forcément celui qui sera le moins bien compris. Bien plus que dans tout le reste de sa carrière, le réalisateur abandonne (presque) toute approche esthétisante (ormis des passages réguliers du noir et blanc à la couleur pour marquer les étapes progressives de la folie du personnage principal) pour se reposer uniquement sur un filmage à l'arrachée, des décadrages incessants et une caméra à l'épaule tremblante et nerveuse. Le film est comme son héros : malade dès le début, sans espoir de rédemption. Il ne s'agit pas d'une descente aux enfers, ni même d'un film de gangster du type ''grandeur et décadence''. Chien enragé bouffé de l'intérieur par une colère et une violence qu'il ne comprend même pas, Ishikawa est un pur destructeur déjà coupé de toute réalité et qui , lorsqu'il ne corrompt pas tout ce qu'il touche, expérimente tout ce qui peut le faire chuter encore plus bas. Voilà bien la différence entre Cimetière de la Morale et le Scarface de De Palma qu'il anticipe d'une bonne dizaine d'année dans sa relecture nihiliste (ultraviolence + drogue explicite) du classique de Howard Hawks. On pense aussi au truand halluciné et suicidaire campé par James Cagney dans L'Enfer est à Lui. Fascinant, Le Cimetière de la Morale l'est aussi pour son propos sociologique. Ishikawa acquière en effet une dimension symbolique capitale. Homme unique en son genre, il commet tous les interdits, viole toutes les règles sans exception, quelles soient écrites ou non, éthiques, morales ou liées à la survie la plus élémentaire. Il semble comme entrainé malgré lui dans cette spirale de la transgression qui le force littéralement à trahir, assassiner, violer, se droguer, prostituer la femme qui l'aime et même, image métaphorique par excellence, manger les ossements de son épouse décédée. Sa fonction, dont il n'a pas conscience, est de prendre sur lui toutes les fautes et les culpabilités de la communauté, faisant de lui un bouc émissaire, un être TABOU que l'on hésite même à tuer par peur d'être contaminé. Cela explique en partie la répugnance que les autres truands éprouvent à son contact ainsi qu'une certaine survivance de respect même au plus profond de la déchéance : car tant que Ishikawa vit, il minimise les fautes de ses semblables, il déculpabilise la communauté. Cette lecture devient explicite lorsque truands ET policiers s'arment de pierres pour le lyncher en une parfaite symbiose démontrant qu'au-delà des camps, tous les êtres humains ont des principes similaires et indispensables. De la à dire que Ishikawa, dans son suprême individualisme, est un facteur de cohésion, il n'y a qu'un pas.Précisons que le film, inspiré de faits et de personnages réels, est adapté des mémoires d'un ancien yakuza devenu écrivain, Fujita Goro, et que le dernier plan est inoubliable. Fukasaku nous apparait de plus en plus comme l'un des meilleurs analystes de la relation ambivalente qui oppose et uni l'individu et le groupe. La plupart de ses films peut être lue à la lumière de cette approche. Denis Brusseaux ![]() FILMOGRAPHIE COMPLETE : 1961 1962 1963 1964 ![]() 1965 1967 ![]() 1968 ![]() 1969 1970 ![]() 1971 1972 1973 1974 ![]() 1975 1976 1977 1978 ![]() 1980 1981 ![]() 1982 1983 ![]() 1984 1986 1987 1988 1992 1994 1999 ![]() 2000 |
Denis Brusseaux





Clairement affilié à la veine distractive et jouissive de Kinji Fukasaku, Guerre des Gangs à Okinawa démontre avec éloquence la réalité de son talent et l'impose comme un cinéaste de divertissement inspiré, à la violence variablement lyrique ou sarcastique, capable d'alterner explosions de brutalité et pauses sentimentales sans jamais se départir d'une approche décalée et surréaliste, mi-cartoonesque, mi-premier degré. Mené à un train d'enfer et selon une logique métronomique imperturbable, ce film impressionne durablement !
Certaines prises de vue en extérieure sont tournées comme un documentaire et servent un peu de mémoire du pays et de son architecture urbaine disparue. De tels plans, littéralement immergeants, renvoient à ceux tournés par Inoshira Honda pour Chien Enragé d'Akira Kurosawa, au Killer's Kiss de Kubrick ou au Doulos de Melville : des témoignages du passé parfaitement intégrés à leur support. Côté cinéma bis, le porte drapeau du genre s'appelle Tomisaburo Wakayama et il est extraordinaire. Rendu célèbre par son interprétation du Ito Ogami de Baby Cart, il tient l'un des rôles de sa vie en chef de gangs fou furieux, viril jusqu'à l'explosion de testostérone, manchot, karatéka, couturé de cicatrices et bardé de grenades. Sa voix gutturale en fait instantanément le chouchou du public !



Fascinant, Le Cimetière de la Morale l'est aussi pour son propos sociologique. Ishikawa acquière en effet une dimension symbolique capitale. Homme unique en son genre, il commet tous les interdits, viole toutes les règles sans exception, quelles soient écrites ou non, éthiques, morales ou liées à la survie la plus élémentaire. Il semble comme entrainé malgré lui dans cette spirale de la transgression qui le force littéralement à trahir, assassiner, violer, se droguer, prostituer la femme qui l'aime et même, image métaphorique par excellence, manger les ossements de son épouse décédée. Sa fonction, dont il n'a pas conscience, est de prendre sur lui toutes les fautes et les culpabilités de la communauté, faisant de lui un bouc émissaire, un être TABOU que l'on hésite même à tuer par peur d'être contaminé. Cela explique en partie la répugnance que les autres truands éprouvent à son contact ainsi qu'une certaine survivance de respect même au plus profond de la déchéance : car tant que Ishikawa vit, il minimise les fautes de ses semblables, il déculpabilise la communauté. Cette lecture devient explicite lorsque truands ET policiers s'arment de pierres pour le lyncher en une parfaite symbiose démontrant qu'au-delà des camps, tous les êtres humains ont des principes similaires et indispensables. De la à dire que Ishikawa, dans son suprême individualisme, est un facteur de cohésion, il n'y a qu'un pas.





































