MULHOLLAND DRIVE
Année : 2001
Réalisateur : David Lynch
Acteurs : Laura Harring, Naomi Watts, Justin Therroux, Ann Miller, Robert Forster, Angelo Badalamenti, Dan Hedaya, Mark Pellegrino, Brian Beacock, Michael J. Anderson, Kate Forster
Durée : 2h26
Sortie : 21 Novembre 2001

Une jeune femme (Laura Harring), à l'arrière d'une limousine, sur une route déserte des collines de Hollywood, semble sur le point d'être assassinée par les deux hommes qui l'accompagnent. Mais un accident la sauve in extremis. Désormais amnésique, elle trouve refuge dans une maison où vient s'installer Betty (Naomi Watts), jeune actrice portée par le rêve de devenir un jour une star. Les deux femmes sympathisent et décident d'enquêter sur le passé de l'accidentée, qui se fait désormais appeler Rita...
Son précédent film s'appelait The Straight Story. ‘'On aurait du se méfier !'', diront les spectateurs déboussolés sortant de la projection de Mulholland Drive en comparant, non sans un certain vertige, leurs interprétations des déboires de Rita et Betty. Mettant la barre toujours plus haut, David Lynch semble, pour ceux qui n'adhèrent que tièdement à son cinéma, vouloir battre ses propres records : plus de personnages, plus d'absurde, plus d'énigmes indéchiffrables, plus de zigzags temporels et d'aberrations métaphysiques, plus de David Lynch, en somme...

Pourtant, à la vision de cette oeuvre maîtrisée dans ses moindres recoins, on ne peut sans une certaine mauvaise foi faire à Lynch le reproche d'exploiter systématiquement la formule surréaliste qui a fait sa réputation. Car rarement, pour le spectateur que je suis, modérément admiratif de son univers décalé, un film de David Lynch aura paru aussi cohérent, limpide même, dans sa démarche narrative et artistique. Bien entendu, on y comprend pas grand chose, voire rien du tout. Et pour la première fois, peut-être, on ne ressent, tout en perdant progressivement pied, ni agacement, ni impatience, ni ennui. C'est peut-être là que le réalisateur atteint sans coup férir son but, accomplit complètement son projet de cinéma : donner du plaisir par la seule magie de l'errance, de la perte de repère, de la dérive du spectateur. Cinéaste hautement ludique, Lynch tend depuis toujours, c'est du moins ma conviction, à un cinéma interactif, bâtit en miroirs, où l'assistance devient partie prenante de l'histoire tant elle cherche à s'identifier, pour se construire des repères, à des personnages qui pour leur part ne cessent de fuir, de disparaître, de se transformer, de se dédoubler.

Un jeu du chat et de la souris entre observants et observés qui ne se fonde sur un scénario que pour mieux tricher avec les règles de la construction dramaturgique et piéger les habitués que nous sommes dans leur train-train télévisuel quotidien (rappelons, pour ne plus y revenir, que le film reprend plus d'une heure de ce qui devait originellement être le pilote d'une série télé). Avec Lynch, le vrai spectacle est dans la salle, une démarche dont il fait la mise en abîme à plusieurs reprises dans Mulholland Drive : filmant des représentations insolites, toutes d'une nature différente mais entretenant des points communs déroutants (deux auditions, une pièce de théâtre en play-back, à l'instar de la seconde audition...), Lynch raconte véritablement son film avec les réactions de l'assistance, enfonçant encore le clou de sa réflexion sur le divertissement (déjà sous-jacente avec cette sombre affaire tramée dans les coulisses d'Hollywood).

Et on ira encore plus loin : tout Mulholland Drive est affaire de mise en scène, chaque séquence reposant sur une théâtralité orchestrée au sein de la fiction et piégeant des protagonistes la plupart du temps fascinés eux-mêmes par ce qu'ils sont en train de vivre, pour ainsi dire conscients de leur propre nature de créations évolutives. Les exemples sont légion. Chaque pièce, chaque lieu, devient la scène délimitée d'une représentation, et toute l'ambiguïté provient de l'incertitude du rôle tenu par les intervenants. Qui joue ? Qui regarde ? Qui attend quoi de qui ? Soit, une fois de plus, le reflet du rapport que nous entretenons avec le cinéma de David Lynch.
D'une rigueur de cadrage qui érige chaque plan en terrain de jeu tridimensionnel, Mullholand Drive raconte quelque chose qui va au-delà du drame en trois actes à la papa. Bien plus linéaire qu'on pourrait le penser, le film se concentre sur le rapport, non plus des personnages, mais des scènes entre elles, du jeu de la séduction à laquelle elles se livrent, s'appelant, se répondant, flirtant au gré d'un scénario à géométrie variable dont elles se jouent pour ne se fier qu'à la musicalité de leur passion, une sorte de chorégraphie d'écriture. On parle d'envoûtement, de charme, d'une palette d'émotions dont Lynch se joue en même temps qu'il jongle avec les registres : action, thriller, horreur, romance, comédie musicale, érotisme, burlesque... Le niveau de maîtrise atteint dépasse la fascination, l'admiration, pour ne plus faire place qu'au plaisir. Parce qu'au bras de fer, de toute façon, Lynch gagne toujours.

Un chef d'oeuvre, une pièce maîtresse qui n'a pas fini de prendre du galon. Au jeu, inutile, du décryptage, chacun s'amusera à apporter sa pierre. Construit tout entier autour du thème de la répétition, le film propose, vraisemblablement, la version crue et sordide (la vraie) de l'histoire d'amour des deux héroines dans sa seconde partie, la première étant une combinaison de fantasmes à rapprocher de ce qu'a dû être leur première rencontre. Est-ce un rêve ? Sont-elles mortes, le film s'ouvre-t-il sur une relecture idéalisée et autonome de ce qui va suivre?... Oui, bon, ça valait le coup d'essayer.
Denis Brusseaux









































