Enfin, et c'est bien là qu'on l'attendait au tournant, Get Carter n'est rien moins que le remake d'un fleuron du polar anglais des seventies, d'un archi-classique absolu de la série noire impitoyable, le génial Get Carter (La Loi du Milieu par chez nous) de Mike Hodges. Quiconque a vu ce film ne peut plus s'enlever de la cervelle le regard pénétrant et glacial d'un Michael Caine transfiguré qui signait là un de ses meilleurs rôles. Le matériau était donc bon. Le remake est-il à la hauteur ?
GET CARTER
Année : 2000
Réalisateur : Stephen T. Kay
Interptètes : Sylvester Stallone, Rachael Leigh Cook, Mikey Rourke, Miranda Richardson, Michael Caine
Durée : 1H45
Sortie le : 21 Novembre 2001

Jack Carter est un dur-à-cuir, un casseur de tibias spécialisé dans l'encaissement des impayés pour le compte de son patron, à Las Vegas. Mais il apprend la mort prétendument accidentelle de son frangin, resté vivre dans leur bled natal. Plutôt énervé, il se met en tête que ce décès a été provoqué par quelque salopard local. Reste à le débusquer. Mais depuis son départ, les règles ont bien changé au pays. Et Carter n'est plus du tout le bienvenu...
Dans son rôle de brute obsessionnelle, Stallone fait des merveilles. Jouant avec intelligence de son physique et de son image, il s'éloigne radicalement de l'interprétation de Michael Caine pour forger son Jack Carter à lui, avec une humanité touchante. Là ou le Carter de 1971 était une crapule impitoyable aux allures de dandy qui cachait derrière son élégance et ses belles manières une psychologie purement animale, celui de 2000 est un homme fragile et fatigué, mais galvanisé par une rage inépuisable.Perdant progressivement ses repères, réalisant que ce en quoi il acru, le fric facile et l'amour, n'étaient que de la poudre aux yeux pour péquenot impressionnable, il se remet en question intégralement. En combinant fureur rentrée, brutalité sèche et errance morale, en affichant une expression partagée entre le doute et la lucidité de celui qui a (presque tout perdu), Stallone est admirable. Il crée un rôle mémorable. Ses costumes tape-à-l'oeil et sa mèche vulgaire soulignent sa superficialité initiale et le besoin impératif de se reconstruire.
Cette belle performance est aussi le principal défaut de ce Get Carter nouvelle manière. Dès les premières scènes, nous comprenons que ce récit est celui d'une rédemption, d'une absolution. Notre désir de voir enfin Sly en bad guy est donc pour ainsi dire mort né. Il a beau arborer une tronche de tueur, tabasser quelques types et fracasser un crâne dans le parebrise d'une voiture, on ne voit là que les exactions d'un justicier passablement névrosé. Bref, un héros plutôt classique. Lorsque le scénario (histoire de ne pas trop trahir le modèle) le contraint à tuer pour assouvir sa vengeance, ses actes sont commis hors champ, voire pas du tout.

En d'autres termes, le film n'assume pas la nature profonde de son héros. Ce n'est guère surprenant compte tenu de l'évolution du cinéma depuis les années 70 où Caine pouvait planter un couteau dans le corps d'un type le suppliant à genoux sans que la caméra ne fasse mine de se détourner. Mais la frustration, qu'on le veuille ou non, reste grande.
La réalisation souffre des mêmes contradictions. Bénéficiant d'une photographie constamment superbe, aux tonalités bleues et noires très contrastées, le film ne parvient que rarement à générer une réelle atmosphère et les meilleurs scènes sont curieusement les plus paisibles, notamment celles réunissant Carter et sa nièce.
Mais ne boudons pas notre plaisir : l'inventivité de certains plans, la nervosité de la course-poursuite centrale et la solidité de la narration en font un polar très agréable et respectueux d'une cinématographie que l'on ne voit plus guère depuis les années quatre-vingt, c'est-à-dire un premier degré rejetant en bloc le cynisme et le détachement des oeuvres de genre récentes. C'est rassurant.

Get Carter trouve au final son propre style, sa propre logique. On peut ne pas adhérer. Même les plus cléments feront sans doute abstraction de la dernière scène qui nie carrément tout le travail accompli sur le personnage (ou va peut-être trop loin dans le discours positif). Ils préféreront certainement garder le souvenir d'un Sylvester Stallone impeccable et émouvant et de seconds rôles mémorables tenus par rien moins que Mickey Rourke (le fera-t-il enfin, son come-back ?) et... Michael Caine en personne ! Soyons honnête : même gagné par l'âge, on ne doute pas une seule seconde qu'il puisse encore bouffer tout cru ce Carter nouvelle formule. Que voulez-vous, quand on aime...
Denis Brusseaux






































