
WINDTALKERS
Réalisation : John Woo
Acteurs : Nicolas Cage, Christian Slater, Adam Beach, Mark Buffalo, Roger Willie, Peter Stormare, Brian Van holt, Frances O'Connor, Noah Emmerich, Martin Henderson
Scénario : John Rice & Joe Batteer
Production : John Woo, Terence Chang, Tracie Graham, Alison Rosenzweig
Photo : Jeffrey Kimball
Musique : James Horner
Durée : 2h14
Sortie : 4 septembre 2002
Pendant la Guerre du Pacifique. Fraîchement remis de ses blessures, le caporal Joe Enders (Nicolas Cage) se voit chargé d'une nouvelle mission : protéger un radio Navajo, Ben Yazhee, dont le dialecte connu d'une poignée d'hommes est indécryptables par les japonais. Au cas où l'indien serait sur le point d'être capturé par l'ennemi, Enders devrait l'abattre. Un autre couple du même type va évoluer à leurs côtés, constitué du marines Ox Anderson et du navajo Charlie Whitehorse. Ils vont tous apprendre à se connaître au cours de la terrible bataille de Saipan.

Depuis qu'il est parti à Hollywood, John Woo tente d'imposer sa patte tout en s'adaptant aux coutumes cinématographiques en vigueur dans la cité des Anges. Résultat, pour un Volte / Face particulièrement convaincant (même si on n'y atteignait jamais la flamboiement artistique de ses polars hong-kongais), le cinéaste ne nous a offert que des oeuvres soit mineure (Chasse à l'homme), sympathiquement ratée (Broken Arrow) ou seulement distrayante (Mission : Impossible 2). On pouvait donc légitiment penser que le Woo n'arriverait réellement jamais à renaître de ses cendres. Pour autant, l'amour que l'on porte à l'auteur de The Killer, Une balle dans la tête et Hard Boiled (soit tout de même trois films immenses) nous poussait à croire que son nouveau projet allait marquer le début d'une nouvelle ère, celle qui verrait le cinéaste dompter Hollywood pour parvenir à signer de nouveaux films références.
En effet, malgré le décalage de sortie pour des raisons toujours pas très claires (ce qui n'annonce jamais de bonnes choses, remember Rollerball déjà produit par le même studio, la MGM), Windtalkers avait de quoi attiser nos espérances. Difficile en effet de ne pas être excité à un film du maestro hong kongais se situant durant la seconde guerre mondiale et qui relate un épisode peu connu et pourtant capital dans la victoire des américains sur les japonais : l'utilisation des Navajos et de leur langage pour coder les informations transmises par radio et le besoin de protéger ce code à tout prix. Et surtout, devant la promesse que le réalisateur va avoir la possibilité de ressasser ses fameux thèmes de rédemption et d'amitié virile grâce à la relation entre le sergent Eders (Cage tout en mâchoire crispée) soldat traumatisé en quête de rachat et son protégé navajo, Ben Yahzee. Tout est donc prêt pour que le cinéma naïf mais généreux, maniéré mais exhalant de John Woo prenne corps. Et bien, après deux heures et quart longuette, le constat est sans appel : Windtalkers constitue une énorme déception. Certes, c'est loin d'être une catastrophe (on a déjà vu des films de guerre bien plus pathétiques) mais malgré toute la bonne volonté du monde, il est bien difficile de s'enthousiasmer tant le cinéaste multiplie les maladresses.

Windtalkers est le parfait exemple d'un film bicéphale tentant de concilier deux approches quasi antinomiques du cinéma (depuis Chasse à l'homme, on a bien compris que la vision wooienne ne pouvait s'affranchir complètement de celle qu'ont les studios hollywoodiens) mais qui au final n'atteint aucune cible.
Entre sa volonté de faire un film de guerre âpre, violent, proche du documentaire (sous influence Soldat Ryan) et son évidente attirance pour la grandiloquence (que ce soit dans les scènes d'action ou dans les sentiments), John Woo multiplie les fausses notes au beau milieu de la plupart des séquences de Windtalkers. La scène d'ouverture synthétise parfaitement la dualité du cinéaste. Commençant sur un ton extrêmement dur et réaliste (un travelling arrière laisse apparaître sur la rivière une gigantesque mare de sang) puis continuant sur l'embuscade et l'extermination de la patrouille commandée par Eders, la séquence vire dans sa deuxième partie dans une représentation iconique du sacrifice où chaque soldat meurt de manière théâtrale (ayant le temps à chaque fois de faire comprendre à Eders sa culpabilité dans le massacre). Cette manière de concevoir les scènes de guerre se retrouve sans exception durant tout le métrage et a comme inévitable conséquence de déstabiliser quant à savoir exactement ce à quoi John Woo tend. Et ce n'est pas le reste du récit qui permet de s'emballer tant le réalisateur ne semble jamais avoir envie de développer cette tranche méconnue de l'Histoire (rarement les péripéties du film s'articulent véritablement autour des navajos et leur précieux code).

Reste alors ce à quoi John Woo est passé maître à Hong Kong : la mise en exergue de la relation quasi fraternelle qui unissent ses héros et ce même (surtout) si tout les oppose. Là encore, le constat d'échec est amère. Sans même évoquer les seconds rôles (l'autre « couple vedette » composé de Martin Henderson et Christian Slater n'a qu'une seule véritable séquence pour exister et encore elle a bien du mal à se défaire de sa référence évidente au chef d'oeuvre de Boorman, Delivrance), les turpitudes et les prises (crises) de conscience de Cage sur l'attitude à adopter face à son « protégé » (en gros peut-il sympathiser alors même qu'il peut et doit à tout instant être prêt à le tuer si cela tourne mal ?) sont traités avec un manque évident de finesse mais surtout de conviction. Car et c'est peut être là la plus grande faiblesse du film, si John Woo avait toujours su dans ses meilleurs films intégrer et surtout faire avancer les rapports humains (conflictuels) de ses personnages au sein même des scènes d'action, il n'y arrive jamais dans Windtalkers si ce n'est peut-être dans l'ultime affrontement. Ainsi à chaque fois qu'un combat éclate (soit à intervalles réguliers, toutes les dix minutes), John Woo laisse tomber les préoccupations de ses héros pour se concentrer avec le résultat mitigé que l'on a vu sur la mise en images de la guerre.

Bref, ne laissant jamais son film réellement démarrer, courrant plusieurs lièvres à la fois et tentant de concilier sa vision personnelle du cinéma avec celle de tout un pan du cinéma hollywoodien , John Woo se trompe sur toute la ligne, filant ainsi un sacré coup de blues à ceux qui pensaient, éternels optimistes, que le cinéaste génial que Hong Kong a connu était encore susceptible de s'épanouir dans la cité des Anges.
Laurent Pécha
Note : 3/10

Autant vous prévenir tout de suite, ce n'est pas avec Windtalkers que vous saurez tout du destin des indiens navajos pendant la seconde guerre mondiale ni ne verrez le mode de fonctionnement des codes employés par les renseignements de la marine américaine. Le film ne cherche jamais à traiter une quelconque réalité historique et s'attache presque exclusivement au parcours "intime" de ses héros. Plus étonnant en revanche, le réalisateur s'éloigne de la dimension la plus évidemment "Wooienne" du script, à savoir le dilemne lié à la désobéissance et à la fraternité. Alors qu'on s'apprêtait à assister à un buddy movie survolté bâtit en crescendo et explosion cathartique finale autour de la révolte de Cage contre ses propres ordres (Woo lui-même en interview continue de vendre le film sur cet argument), ce qui se déroule sur l'écran est sensiblement différent et, il faut bien le dire, plus intéressant car moins prévisible. Et pour le moins paradoxal : tout en s'imposant comme le film le plus violent de sa période américaine, Windtalkers apparait également comme le plus intériorisé et le plus sensible. Avec cet opus, il s'affranchit partiellement d'un cahier des charges tenace et artificiel pour renouer avec l'âme et la puissance de la grande époque. Il signe un quasi-chef d'oeuvre.
Un constat apparemment contradictoire s'impose donc à la vision de Windtalkers : pour la première fois en 10 ans, Woo s'éloigne des codes esthétiques qui résumaient désormais son cinéma aux yeux du public (postures héroïques, virtuosité forcée) et va jusqu'à désamorcer le potentiel lyrique et romanesque du sujet. Son film cherche constamment à se situer à hauteur de bidasse et si Cage et Slater se détachent du lot, ils n'endossent à aucun moment la panoplie mythologique de Chow Yun-Fat. Et pourtant, jamais depuis A Toute Epreuve avait-on autant eu l'impression d'assister à un vrai et authentique film de John Woo.
Incroyable mais vrai : le spectateur, loin de se sentir floué devant l'absence du ''Woo Style'' le plus évident retrouve des sensations qu'il croyait perdues. Grisé, il réalise que plus c'est invraisemblable, plus c'est énorme, plus c'est arbitraire, et plus ça fonctionne. La voilà la vraie signature John Woo que nous peinions à retrouver : le PACTE DE CONFIANCE qui nous promet, en échange d'une adhésion sans réserve au postulat de chaque situation, un spectacle intense et total, contrat partiellement rempli à l'occasion de Volte/face. Windtalkers carbure à cet investissement du spectateur sans lequel il était possible de rire à The Killer. Comme quoi ces réactions de rejet étaient partie intégrante de son art. Windtalkers renoue avec l'authenticité, la poésie instinctive et SURTOUT la démesure intrinsèque de son cinéma.

Loin des substituts dramatiques alambiqués qui lui ont récemment servi de béquilles (vols de visages, virus, bombe atomique etc...), Woo se base sur le matériau qui lui a le mieux réussi par le passé : la psyché humaine. Nicolas Cage hérite pour l'occasion d'un personnage réellement tragique, déchiré par des conflits intérieurs qui vont au-delà des seules valeurs morales. Persuadé d'avoir causé la destruction de son unité, Joe Enders est un autiste rongé par la culpabilité et un masochisme certain qui le pousse à endosser toutes les fautes. Il porte le stigmate de son erreur, son oreille gauche arrachée comme pour sceller à l'intérieur de son crâne l'accusation d'un camarade agonisant, l'accusant d'être responsable de sa mort. Le questionnement du personnage se situe donc moins dans le rapport de loyauté à son équipier Navajo (cette dimension du récit concerne plutôt le binôme constitué par Christian Slater et Roger Willie, sobrement traités) que dans la perception qu'il a de sa mission.
Etant chargé de protéger le code détenu/incarné par Yazhee, il peut remplir son objectif en sauvant l'indien à tout prix ou en le sacrifiant. Métaphore de l'existence, sa mission lui offre d'opter pour la vie ou pour la mort, laquelle lui apparaît au début comme une fatalité. Seul le long cheminement des combats va lui permettre de comprendre la réalité de cette option. Un chemin de croix mental (et la ressemblance du personnage avec celui tenu par le même acteur dans Bringing Out The Dead n'est sans doute pas innocente) auquel fait écho une action déployant une ampleur de champ, un souffle destructeur et sauvage, une énergie et un dynamisme qui font figure de style à part entière, d'élan unique et galvanisateur. Woo démontre une perception des trois dimensions de la zone de combats qui évoque par moment le travail de John McTiernan. Les quatre très longues batailles qui ponctuent le récit décoiffent et se font vecteur de narration. L'histoire et les personnages évoluent et se révèlent au rythme des détonations.

Pour résumer, Windtalkers constitue une très bonne nouvelle pour John Woo, en plus d'être son meilleur film américain. Tout comme Volte/face qui contenait en sous-texte l'aveu de sa propre quête identitaire à Hollywood, ce film témoigne de son désir de s'affranchir des codes auxquels ont l'a trop souvent cantonné, ces codes qui permettent à l'amérique d'instrumentaliser une culture et une inspiration complexe, comme il en va de la langue navajo. Derrière le vocabulaire simpliste se cache une philosophie et une spiritualité qui peuvent exister sans elle. Prions pour que John Woo puise dans cette révélation (qui est aussi la notre) la force de se renouveller complètement et de larguer les derniers amarres (car il serait malhonnête de nier les approximations du film : clichés guerriers, quelques seconds rôles sans relief, des problèmes de raccords sans doute dûs aux coupes) d'une conception de la vraisemblance qui n'est pas la sienne.
Denis Brusseaux
Note : 9/10
La Rédaction
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