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INTERVIEW : KEVIN SMITH

Cette interview de Kevin Smith a été réalisée à Paris lors de sa venue au mois de Novembre pour la sortie de Dogma dans les salles. L'arrivée du DVD zone 1 en France était une belle occasion de vous livrer cette discussion animée par Renaud Moran (DVDRAMA) et Aimé Ancian (Sofa).

Il est midi, ils sont assis par terre autour d'une table dans la suite et ils clopent en discutant.

Comment est né Dogma ?
C'est une histoire que j'avais écrite il y a déjà un bout de temps, à l'époque de Clerks, en 1994. L'idée est née de mes réflexions sur l'Eglise. Comment peut-on être à la fois un Chrétien fervent et un citoyen du monde, du 20 siècle... C'est donc un film qui mélange des éléments très concrets : du sexe, de la comédie, de la bande-dessinées...ou quoique que vous fassiez d'autre pendant les six premiers jours de la semaine, avant d'aller à l'Eglise le septième jour. Est-on forcément austère et chiant, si l'on croit en Dieu ou Jésus ? J'ai la foi, mais j'espère ne pas être quelqu'un d'embrigadé, je fais toujours d'autres choses à côté, comme du cinéma...

L'ennui avec Dogma, c'est qu'on ne distingue pas toujours ce qui doit être pris à la rigolade de ce qui doit être pris au sérieux...
C'est vrai. Je voulais traiter le sujet d'un point de vue un peu sceptique. La religion est fondé sur la Foi, la Foi en Dieu, en Jésus. Toute l'Eglise est bâtie sur des croyances, ce qui la rend parfois un peu branlante. C'est une institution, érigée par l'homme, elle peut donc se tromper. L'Eglise a accompli de grandes choses, mais elle a aussi bien sûr commis des actions contestables, elle a aussi souvent une attitude assez intolérante, ce qui est un comble pour une institution fondée sur la philosophie d'un homme où il n'est question que de tolérance.

L'un des personnages essaye de rendre l'Eglise plus sexy...
Oui, c'est une caricature, mais dans laquelle je me reconnais un peu. Le genre : «L'Eglise, c'est cool, c'est génial pour les jeunes, c'est sexy !». Souvent la Foi est présentée comme quelque chose de très puissant, et on essaye de la vendre comme telle.

Ta position est assez ambiguë : tu parles de Foi tout en adoptant un ton qui se voudrait irrespectueux de la religion...
Oui, ce n'est pas évident. Souvent les gens n'arrivent pas à séparer la Foi de l'Eglise. Pourtant, tout au long de l'histoire, on a vu des grands hommes qui croyaient très fort en Dieu, sans être pratiquant du tout. On peut être chrétien sans aller à l'Eglise, c'est une idée qui n'est pas toujours acceptée. Personnellement j'y vais, j'aime y aller, je mène une vie très heureuse, presque bénie, je ne pense pas qu'une journée soit trop donnée pour remercier Dieu...

Tu n'as aucun problème à articuler votre vie de croyant et votre vie de cinéaste ?
Ce n'est pas dur, c'est une question d'équilibre. De nombreuses personnes ont été surprises quand elles ont appris que j'étais catholique, du genre : « Mais tu as fait Clerks ! ». C'est en réalité très facile à réconcilier, ma vie de croyant est fondée sur ce que je suis, ma vie de cinéaste aussi.

Dans quelle mesure tes films s'inspirent-ils de ta vie ? Quand on voit Clerks, on peut imaginer que tu as vécu tout ça, avec Dogma, c'est moins évident...
Oui, bien sûr. « Waouh, tu as rencontré des anges ! ». Pour Dogma, il est clair qu'en surface, ça n'a rien à voir avec ce que je vis. Les démons ne font pas partie de ma vie quotidienne. Mais l'idée qui est derrière ça, m'est chère. C'est un film sur la foi, sur la religion, on ne parle que de ça pendant deux heures. Donc, on est obligé d'être distrayant, pour rendre ça intéressant, pour que les gens ne zappent pas.

N'as-tu pas peur de te mettre dans la position d'un donneur de leçon ? Du style : « Eh les jeunes, Jesus, c'est cool ! »
Je pense que si l'approche n'avait pas été comique, oui, ça aurait été une sorte de sermon. Et c'est vrai qu'il y a dans Dogma un côté un peu prêcheur, mais c'est contrebalancé par l'humour. C'est un film, donc ce doit être avant tout distrayant. On doit rire. Ensuite, il y a différent types de films. Il y en a qu'on regarde juste en rigolant, en mangeant du pop-corn, sans trop réfléchir, c'est juste une façon de s'échapper un peu pendant deux heures. J'aimerais faire des films où l'on s'amuse mais où l'on va aussi un peu plus loin. J'essaye d'éveiller la pensée chez le spectateur. Mais je ne suis pas un provacateur, comme Harmory Korine par exemple.

Penses-tu que des films comme Clerks ou Mallrats « éveillent la pensée » ?
Chasing Amy (Méprises Multiples, ndlr) plus que Clerks ou Mall Rats, en tout cas. Mall Rats semble avoir éveillé des trucs comme « Mais pourquoi ont-ils fait ce film ? C'est une horreur ». Les gens ne semblent pas avoir aimé. Clerks, n'est pas, c'est vrai, très stimulant intellectuellement, c'est juste fait pour être drôle. C'est pourquoi, j'ai essayé de faire quelque chose de différent avec Dogma. Mais mon prochain film sera encore différent, ce sera juste une comédie, sans message.

Pourquoi Mall Rats n'a-t-il pas marché ? En France, il n'est sorti qu'en DVD et Laserdisc.
Je ne sais pas. Peut-être est-il arrivé trop tard pour la période de films d'ados à la John Hughes, et trop tôt pour la nouvelle vague de comédie ado. Peut-être est-il arrivé au mauvais moment. En plus, le film est sorti en même temps que Get Shorty, il a donc été un peu noyé. Peut-être était-il tout simplement trop idiot pour certaines personnes. Mais j'avais envie de faire un film qui ressemblait aux films que j'avais vu en grandissant : ceux de John Landis, John Hughes, pas ceux de Godard ou de Rohmer. Et c'était plutôt réussi.

Les films d'ados qui sortent sont dans l'ensemble assez idiot... Never Been Kissed, par exemple...
Oui, sans doute. Mais les films que je fais ne sont pas vraiment mainstream, ils s'adressent à un public particulier. Ils ne sont pas faits pour un public si jeune, plutôt pour des gens avec un sens de l'humour spécifique. C'est pourquoi, ce sont des films à petit budget : quand on s'adresse à un public restreint, on ne peut avoir de gros budget. Never Been Kissed s'adresse à un public beaucoup plus large, qui m'intéresse moins. Je ne suis pas attiré par le mainstream, je préfère faire mes propres blagues, même si elles ne touchent que 25% ou 50% des gens. Ce n'est pas que je veuille écarter des gens, c'est juste que je veux parler des choses qui me concernent vraiment.

Dogma n'est-il pas pourtant plus mainstream que tes films précédents ? Le casting, par exemple est indéniablement grand public.
C'est vrai, mais c'est uniquement pour pouvoir attirer un peu plus de gens. Le sujet n'est pas mainstream. Les gens ne vont généralement pas au cinéma pour avoir l'impression d'être à l'Eglise, même si c'est plus drôle. Donc si des éléments du film sont bien mainstream, je ne crois pas que le film dans son ensemble soit mainstream.

Ces acteurs, justement, ont-ils été choisis pour leur renommée au près du grand public ou parce que ce sont des amis à toi ?
Certains sont des amis, avec lesquels j'avais travaillé auparavant, comme Jason Mewes, Jason Lee, Ben Affleck... Et puis d'autres gens sont arrivés, qui avaient vu Chasing Amy, qui ont lu le script de Dogma et qui l'on vraiment apprécié. D'habitude je n'aime pas travailler avec des stars, mais le directeur de Miramax a insisté : nous avions un script sur la religion, il était impensable de faire ne serait-ce qu'une bande-annonce ou qu'une affiche sans une star, ou alors le film ne verrait jamais le jour. Nous avions donc besoin de visages que les gens connaissent. Heureusement nous avons trouvé des gens que nous aimions beaucoup, des gens sans arrogance, qui avaient envie de faire le film : Linda Fiorentino, Salma Hayek, Chris Rock...

N'était-ce pas trop dur de diriger tous ces gens ?
J'étais inquiet au début, car j'avais l'habitude de travailler avec des amis ou des gens que je connaissais bien. Ce qui peut être dur, c'est de communiquer des idées, de diriger des gens et qu'ils y soient réticents. Heureusement, tout c'est bien passé. Le plus dur en fait était de gérer certaines choses que nous n'avions pas l'habitude de gérer. Les emplois du temps par exemple. C'était un enfer, car je n'avais jamais travaillé avec des gens qui étaient sur plusieurs projets à la fois. Ben Affleck, par exemple, devait régulièrement aller en Angleterre pour travailler sur Shakespeare in Love, quand il n'était pas sur Forces of Nature avec Sandra Bullock. Chris Rock était sur L'Arme Fatale 4, Salma Hayek sur Wild Wild West...

A propos, le strip-tease de Salma Hayek était-il une nécessité du scénario ou un moyen de réaliser l'un de tes fantasmes ?
(rires). Evidemment, je ne pensais pas à Salma en particulier, je ne me suis pas dit « mmm, on va dégoter Salma pour cette scène »... J'ai écrit cette scène que je trouvais amusante, et on a finit des années après par se retrouver avec Salma. Ce n'était pas prémédité. Du style, « un jour, je ferais enlever à Salma Hayek son soutien-gorge !».

Et Alanis Morissette dans le rôle de Dieu ?
Là, c'était plus égoïste. Alanis est une amie à moi, j'aime beaucoup sa musique, ce qui n'est pas le cas de tout le monde, mais je suis un vrai fan. Je l'aime beaucoup. Je trouvais qu'elle avait la personnalité pour jouer le rôle de Dieu, tel que je le voulais dans le film : sereine, calme, mais aussi drôle, agréable.

Tu as tourné avec d'autres actrices plutôt pas mal, comme Claire Forlani...
Ah, elle est magnifique. Et très talentueuse aussi. Elle est anglaise mais elle a parfaitement gommé son accent dans Mallrats. Elle a joué avec Brad Pitt depuis. Le film n'est pas génial, mais elle y est très bien.

Et Joey Lauren Adams, Shannon Doherty...
Oui, mais c'est plus une question de jeu que d'esthétique. J'aime beaucoup Shannon, mais je ne la trouve pas à tomber par terre même si elle est très jolie. Bon, Joey, je sortais avec elle à l'époque de Chasing Amy. Mais c'est plus leur talent qui m'intéresse. En plus, elles ne sont pas belles à proprement parler, elles sont très attirantes mais d'une manière non conventionnelle. Joey et Shannon, ne sont pas des beautés classiques, du genre blondes avec des seins énormes. Claire et Salma sont plus classiques, c'est sûr. Mais ce n'est pas ça qui compte, c'est plutôt leur talent, leur personnalité, ce qu'elles peuvent vraiment apporter au film. La manière dont elles vont se sortir des dialogues et des situations.

Justement, tes premiers films étaient surtout basés sur les dialogues, on sent au fur à mesure une volonté de traiter de vrais thèmes, de manière plus sérieuse. On s'intéresse plus aux relations qu'aux blagues.
Tout à fait. Tous mes films traitent de relations, d'une manière ou d'une autre. Clerks, c'était sur les relations de mecs, sur les relations entre mecs et filles, Chasing Amy entre des hommes et des femmes, Dogma entre des hommes et Dieu. C'est la forme de relation la plus étrange mais pas la plus inintéressante. Dans les relations humaines les choses sont assez claires, on est entre personnes. Avec Dieu, c'est plus ambiguë, on communique avec quelqu'un mais sans jamais avoir de réponses.

Dans ton film, Alan Rickman se plaint que les jeunes n'apprennent que par la télévision. C'est aussi ton avis ?
Oui, en tous cas aux Etats-Unis. Les gens n'apprennent que par le biais des médias, l'école ne joue qu'un rôle mineur car les jeunes s'en fichent un peu. C'est à travers la télé principalement que les gens apprennent, qu'il s'agisse de films, de documentaires, des infos. Les jeunes ont du mal à prendre un livre et à apprendre par eux-mêmes, ils préfèrent qu'on leur montre, qu'on leur explique. Ils sont éduqués, mais pas forcément bien éduqués. Le reste, ils l'apprennent par la télé ou le cinéma. Ca a crée une pop-culture bien spécifique. Ca me paraît différent ici, ou la culture est enracinée dans l'histoire. Là-bas, tout n'est que loisirs, il y a moins de background culturel. Les gens ne vont pas au théâtre, ou à l'opéra, ils vont au cinéma, ou ils regardent la télé. C'est pas cher et c'est facile.

Mais n'appartiens-tu pas à cet pop-culture ?
Oui, à 100 %, je suis pourri. Je suis un enfant de l'Amérique, un pur produit de la pop culture américaine.

On sait que tu adores les comics, Star Wars...
Oui, c'est dur d'y échapper.

Que penses-tu du dernier épisode ?
J'ai plutôt aimé. Je n'attendais pas grand chose, contrairement à tous ces gens qui espéraient beaucoup, qui voulaient ressentir ce qu'ils avaient éprouvé la première fois. Ils en ressortent déçu, en disant que c'est un film pour les enfants. Mais nous étions des enfants à l'époque et nous avons grandis. Si vous allez voir ce film avec des enfants, l'émerveillement se lit tout de même sur leur visage. Et ils adorent. Moi je suis sorti plutôt content : il y a des choses intéressantes, c'est bien fait et c'est un bon départ. Je pense que les prochains seront meilleurs puisque les choses vont se nouer après, se compliquer, Anakin va passer du côté obscur...J'attends beaucoup des épisodes prochains.

Si tu étais un personnage de la Bible ?
Mmmm...C'est une question dure. Job.

Tu as beaucoup souffert ?
Oui, mais beaucoup moins que Job. On est toujours mis à l'épreuve, surtout dans ce métier. Quand on croit en Dieu, et qu'on rencontre beaucoup de gens très intelligents qui n'ont pas la Foi et qui donnent des arguments qu'on ne peut réfuter parce qu'ils valent les siens, c'est dur à supporter.

? Tu t'es coupé les cheveux pour la promotion ?
Non, en fait, ils sont toujours courts, sauf pour les films. Je n'ai jamais réussi avoir une belle chevelure longue, ça ne ressemble à rien, c'est court par endroits, long par d'autre, ça boucle...Alors quand le film est fini, j'abandonne mes cheveux longs.

Quel est le pêché que tu as le plus commis ?
La luxure, sans aucun doute. Je suis un jeune mâle, c'est assez logique. Et la gourmandise, aussi.

Interview réalisée par Aimé Ancian et Renaud Moran.Traduit par Aimé Ancian.

malick

  

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