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CINE : TABOU

Tout sur TABOU - La Critique - Le 0000-00-00 00:00:00


Présenté mardi 16 mai en compétition officielle du 53ème Festival International de Cannes, le nouveau film de Nagisa Oshima, quatorze ans après Max Mon Amour, marque le retour sur le devant de la scène de ce grand réalisateur japonais qui, après Furyo (1982), continue d'explorer les rapports entre sexe, société et mort et retrouve son interprète, le réalisateur/acteur Takeshi Kitano (L'Eté de Kikujiro).

TABOU (GOHATTO)
De Nagisa Oshima
Avec Beat Takeshi, Ryuhei Matsuda, Shinji Takeda, Tadanobu Asano et Yoichi Sai.
Japon-1999-1h40mn


LA BEAUTE ET LA MORT

Quel bonheur de retrouver enfin ce grand cinéaste, disparu des écrans (malgré deux documentaires en 91 et 95) depuis trop longtemps et miraculé après une grave attaque cérébrale en 1995, qui a su pourtant mener à bien ce nouveau projet personel.

Adapté de deux nouvelles ‘'Maegami No Sozaburo'' (Sozaburo à la mèche sur le front) et ‘'Sanjogawara Ranjin'' (Le Révolté des montagnes) tirées du recueil de Ryotaro Shiba (un des écrivains contemporains les plus populaires du Japon), ‘'Shinsengumi Keppuroku'' (Chroniques du Shinsengumi Keppuroku), Tabou raconte de manière détourné la fin du règne des Samouraïs à travers la fin du clan Shinsengumi sous l'ère Meiji, période qui marqua également la fin du Shogunat et le retour au pouvoir de l'Empereur.

Un contexte historique

L'entrée, amorcée en 1853, des étrangers au Japon (essentiellement les Américains) va diviser le pays et provoquer de nombreuses émeutes xénophobes. En désaccord avec le Shogun, qui a signé un traité (le 31 mars 1854) avec les ‘'Barbares'', l'Empereur se fait champion de l'indépendance nationale. En 1863, une milice composée de samouraïs est créée pour protéger le Shogun. C'est le Shinsengumi, qui s'illustre lors de la bataille d'Ikedaya en 1864, en supprimant les leaders des principaux clans opposants, le Choshu et le Higo.
La plupart des guerriers du Shinsengumi, âgés d'une vingtaine d'années, sont issus de familles paysannes ou commerçantes. Composé de 24 membres à sa création, le Shinsengumi compte bientôt 200 samouraïs décidés à protéger le Shogun et son honneur.
L'histoire de Tabou débute au printemps 1865, plusieurs mois après la victoire du Shinsengumi à Ikedaya, et se termine au printemps 1866, époque à laquelle les clans Choshu et Satsuma entrent de nouveau en rébellion. Le jeune empereur Mutsu-Hito leur apporte sa caution et le dernier shogun, Yoshinobu Keiki, doit s'incliner le 9 novembre 1867. Quelques jours plus tard, l'Empereur annonce officiellement le rétablissement de la monarchie absolue et, en 1869, transfère sa capitale à Edo, la capitale shogunale, qui reçoit le nom de Tokyo.

L'arrivée de l'ange

Kyoto-Printemps 1865.
Au temple Nishi-Honganji, la milice du Shinsengumi sélectionne de nouvelles recrues en présence du commandant Isami Kondo (Yoichi Sai) et du capitaine Toshizo Hijikata (Beat Takeshi). Les candidats doivent affronter le meilleur guerrier de la malice, le jeune Soji Okita (Shinji Takeda).
Ce jour-là, deux hommes se détachent du lot et intègrent la milice : Hyozo Tashiro (Tadanobu Asano), samouraï de rang inférieur originaire du clan Kurume, et Sozaburo Kano (Ryuhei Matsuda), jeune homme dont la beauté envoûtante attire tous les regards... Tashiro s'éprend immédiatement de Kano.
La fascination exercée par le jeune samouraï sème la confusion : la milice, régie par des règles très strictes et généralement unie face à l'adversité, se trouve soudain en proie aux rumeurs et aux jalousies.

Le jeune Sozaburo Kano, d'une beauté hermaphrodite troublante, avec sa jolie frange, ses cheveux longs, noirs et son visage pur et inexpressif d'un personnage de Manga, se révèle ici tel un ange exterminateur, un ange de la mort qui trompe et séduit par sa beauté et qui vient sonner le glas de ce clan, et avec lui de la classe entière des samouraïs. À travers ce personnage désiré par tous (comme on désire la mort), Oshima étudie l'agonie irrémédiable d'un groupe fermé sur lui-même, en complète autarcie, qui ne vit que pour et dans la mort (la sienne ou celle des autres) et qui, excluant tout élément du sexe opposé, ne peut que cultiver son homosexualité (qu'Oshima montre ouvertement et explicitement). Tout groupe d'hommes-guerriers est, par définition, homosexuel. Le tabou vient alors du fait que cette homosexualité est latente, parfois apparente (au sens ancien du mot) et qu'elle doit rester cachée et inavouée (car non assumée).
Oshima introduit donc son élément déclencheur et observe ce qu'il se passe. Mais il filme son histoire comme un polar (on assassine impunément des membres du clan) et sème le trouble chez le spectateur qui n'en sait pas plus que les personnages.

L'érotisme de la mort et du meurtre

Oshima s'intéresse à ce qu'il nomme ‘'l'odeur de meurtre'', odeur de mort qui se dégage des samouraïs (ceux qui ont le droit de tuer), révélée par cette beauté (mortelle de Kano) et cette esthétique froide des costumes (superbement réalisés par Emi Wada), des décors (signés Yoshinobu Nishioka) et de cette lumière qui confine au noir et blanc (magnifique photo du grand Toyomichi Kurita), autant d'illustrations idéales de l'Eloge de l'ombre de Tanizaki. Sans oublier l'impressionnant travail sur la bande son (les graves y sont impressionnantes) et la musique (merci Ryuichi Sakamoto). Il émane alors un érotisme foudroyant de ces combats et de ces morts...
Démarrant son film de manière tout à fait classique, il s'en écarte ensuite de plus en plus en déliant petit à petit la trame, en laissant l'ellipse envahir le film jusqu'à l'épure et en s'affranchissant des règles et du rythme par l'entrecoupement de l'histoire au moyen de panneaux narrant et commentant celle-ci (mais pas comme le cinéma muet), pour finalement devenir abstraction. Tabou se transforme alors en un superbe et fascinant poème funèbre, symbolisé par la dernière scène du film où, alors que l'on entend un cri (on ne sait pas de qui), le capitaine Hijikata coupe d'un seul coup de sabre, sec et vif, le cerisier en fleurs en disant ‘'Kano est trop beau'', geste qui, selon le réalisateur, symbolise la fin des Samouraïs.

Mais ce film étrange échappe à toute interprétation et à toute analyse définitive et garde son secret jusqu'au bout pour rester pleinement mystérieux, objet de fascination et de contemplation (à l'image de Kano qui ne laisse pas non plus le spectateur de marbre), expérience sensible et sensitive (mais aussi profondément intellectuelle) qu'il vaut mieux vivre que raconter ou tenter d'expliquer.

Un chef-d'oeuvre qui mériterait bien la Palme...Voilà, c'est dit.


Renaud Moran

killer

  

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