De merovingien le 15 Juin 2005 à 17:18
667 avis postés | Inscrit depuis 1654 jours
Consulter tous les avis de merovingien
je vais voir le film ce soir!!!! en attendant, voici mes avis sur les 4 premiers : BATMAN
BATMAN
En 1989, Batman subit un sérieux dépoussiérage cinématographique du mythe, à mille lieux des quelques tentatives ringardes (le Batman de 1966, avec Adam West). La Warner, soucieuse de lancer une firme de luxe à succès dans la lignée de Superman, met les petits plats dans les grands. Résultat : un succès faramineux, plusieurs suites et la mise sur le devant de la scène d'un des plus grands réalisateur d'Hollywood : Tim Burton.
Car ce premier Batman doit tout à son réalisateur surdoué dont on se demande encore bien comment il a pu aboutir à un pareil résultat. Bon, avouons-le : ce qui, à l'époque passait pour le top du top en matière de grand spectacle a pris un sérieux coup de vieux dans la gueule. Les scènes de baston sont vraiment dépassées et assez mal chorégraphiée, les maquettes sont archi voyantes... Peu importe pourtant, la réussite artistique du film reste indéniable. Sa force ? Un croisement plus que maîtrisé entre le monde bd du Dark Night et l'esthétique baroque du cinéaste tordu. On y perd sans aucun doute le côté parfois lumineux du modèle (ce qui, compte tenu des volets 3 et 4, est finalement un avantage) pour se calquer d'avantage dans l'esprit du comics « Batman : the Dark Night Return » de Frank Miller.
Burton a toujours déclaré ne pas spécialement aimer les comic book, à l'exception du Batman de Bob Crane. La dimension schizophrène du héros Bruce Waynes et son caractère antisocial désignaient en tout cas Burton comme l'homme idéal pour adapter la bande dessinée à l'écran, surtout après le succès de Beetlejuice. Malheureusement, le tournage ne fut pas de tout repos, les producteurs, désireux de viser un public large en explosant le box-office, ne souhaitant pas voir Burton imposer ses idées trop « radiales ». Le casting fut sévèrement décrié, Keaton étant jugé trop fade. Le réalisateur ayant déjà collaboré avec le comédien sur Beetlejuice ne céda pas. Au cours du tournage, pour faire valoir sa vision de cinéaste, Burton a recours à un stratagème subtil : il présente des œuvres qu'il a réalisé en opposant celles où il a eu le contrôle total, et celle où il fut lié par les producteurs. Sans pourvoir complètement relâcher la pression imposée par les financiers, les fans et les conditions de tournage (le script changeait tout le temps par exemple, apportant au film son lot d'incohérences, du style les hommes de main au sommet de la cathédrale qui sortent de nulle part, Waynes qui sort des informations sur le Joker sans qu'on sache comment...), Burton a réussit un véritable exploit en imposant contre vent et marée sa patte inimitable.
Car pour une œuvre de commande et grand public, Batman surprend et dérange ! La surprise vient d'abord du look global, très très sombre. En calquant Gotham sur New-York, Burton fait le tableau d'une société malade où les rayons de Soleil sont rares. La ville semble figée dans une ambiance mortuaire, fantomatique, conférant une dimension intemporelle au métrage. Il faut dire que son esthétisme puisse directement dans les plus grands classiques du cinéma. La séquence finale de la cathédrale nous renvois à la dualité et au vertige du Sueurs Froides d'Hitchcock, l'irruption dans un restaurant du Joker et de sa bande évoque La bande d'Alex dans Orange Mécanique... Mais surtout, les architectures et leurs mises en images semblent calquer sur le Metropolis de Fritz Lang et les jeux d'ombre et de lumière rappellent un certain Nosferatu (après tout, Batman est un peu un vampire dans son costume, même s'il est dans le camp des « gentils »). Même dans leur interprétation, les comédiens semblent issus de l'expressionnisme allemand, par leur jeu outré (Jack Nicholson pique aisément la vedette et Batman Returns ira plus loin encore dans cette exagération du mouvement corporel).
On relèvera plusieurs hommages à l'œuvre de Miller avec entre autre, le meurtre les parents de Bruce Waynes, encore enfant, calqué sur les cases de la bande dessinée ou bien encore la mort du Joker et son rire cauchemardesque qui se prolonge. Enfin, impossible de ne pas évoquer le film noir invoqué au détour de plusieurs séquences, comme celle du meurtre du parrain de la mafia, avec un Joker dans l'ombre et en costume. Autant d'influences bizarres et folles qui sont à l'image du film : un déchaînement de démence anarchique. Le peuple est présenté comme des idiots prêts à prendre n'importe quel psychopathe pour le Père Noël, la société de consommation tue (surtout les produits de beauté), les meurtres se font dans la joie et la bonne humeur, chaque victime affichant un grand sourire ou des jouets inoffensifs devenant des armes redoutables (les ballons, le vibrators : moyen efficace de se moquer du public visé - les enfants- et du merchandising lié au film).
Le film devant se charger d'introduire la figure de Batman et de poser les bases d'un univers cohérent qui pourra être développer par la suite, l'accent est mis sur le personnage de Vicky Vale qui, bien que demeurant un personnage superficiel et une figure imposée (chaque épisode doit avoir sa nana du jour, comme dans un James Bond), permet de nous faire vivre le film par ses yeux. C'est avec elle que l'on découvre Bruce Waynes. C'est avec elle qu'on découvre la caverne de Batman. Enfin, c'est elle qui sera le moyen de faire entrer et sortir le Joker de l'intrigue.
Il n'est donc pas surprenant de constater à quel point Batman n'est pas véritablement le héros du film. Bruce Waynes et son alter ego sont en permanence effacé, comme pour renforcer la marginalité de l'individu. Dans la réception du début, on ignore qui est Waynes. Lorsque Vicky découvre le QG secret de Batman, celui-ci est dans l'ombre. Batman est un individu torturé et schizophrène. Paradoxalement, il semble transparent, réduit bien souvent à sa plus simple expression iconique, figé dans sa lutte contre le Mal qu'il porte en lui. A la fin, face au Joker, lun reproche à l'autre de l'avoir crée en premier. Le Joker, c'est un peu le double maléfique de Batman. Mais l'un comme l'autre sont complémentaire. Ils se détestent mutuellement car chacun doit son origine à l'autre (Batman ignore pendant un moment que le Joker est l'assassin de ses parents). Bruce Waynes est aussi figé et calme dans ses attitudes que le Joker est extravertis. L'un comme l'autre affiche un visage à une seule expression : un air grave contre un sourire béat. Batman et le Joker sont complémentaires et le Joker n'est jamais que la matérialisation du refoulé de Waynes. Même en tuant le Joker, Batman demeure un être condamné à lutter contre le crime, chassant un trauma ancré profondément en lui. S'il n'avait pas de Mal à combattre, il y a fort à parier que Waynes serait un psychopathe (du moins dans la présentation qu'en fait Burton).
Le film porte d'ailleurs en lui une violence insidieuse de tous les instants avec des scènes telles que la naissance du Joker dans un style glauque à la Hammer, avec la main surgissant de la cuve ou bien les bandages arrachés dans l'ombre, image forte surgissant tout droit de l'expressionnisme allemand.
Batman est donc à l'image de son héros, tiraillé entre deux facettes: commerciaux et artistique. Le commercial passe par un scénario fourre tout destiné à ratisser large, un humour bon enfant et une musique farcis de morceaux de Prince. L'artistique avec un design recherché, des aspirations morbides (qui seront largement approfondis dans la splendide suite) et une vraie profondeur cachée. Film hybride mais férocement Burtonien. « Je fais de l'Art jusqu'à ce que mort s'en suive », dira le Joker. Compte tenu du fait qu'il est la vraie vedette du film, impossible de ne pas associer cette réplique à celle d'un cinéaste désireux de ne pas vendre son intégrité à une opération avant tout commercial.
NOTE : 8/10