De merovingien le 15 Juin 2005 à 17:18
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BATMAN RETURNS
BATMAN RETURNS
Le succès triomphal du premier Batman ne pouvait qu'appeler à une suite maousse, nantie d'un plus gros budget. Burton, n'ayant pas supporté les conditions de tournage sur le premier film (et on le comprend), n'avait pas spécialement envie de rempiler. Néanmoins, il venait définitivement d'être reconnu comme un grand auteur après le succès d'Edward aux Mains d'Argent. Il pouvait donc espérer une certaine liberté artistique sur la suite des aventures du justicier masqué. Malgré ça, il a hésité avant de se décider. Ce n'est que grâce à la présence de Catwoman qu'il s'est lancé à l'eau.
Grand bien lui en a pris. Batman Retourns est peut être le chef d'œuvre de sa carrière. Son film le plus gangrené, malade et pervers. Ou comment corrompre une grosse machine Hollywoodienne en la transformant en foire aux monstres violente et anti familiale. Un coup d'état en somme et sans conteste une des grosses production les plus ahurissante de folie qu'on est jamais vu. Les mains presque libres, Burton s'entoure du mieuxque possible. Exit la bo commerciale : le score majestueux de Danny Elfman s'épanouit de tout son corps sur chaque parcelle de décors. Des décors de Bo Welsh bien plus impressionnant et sombre (on pense à Murnau), servis par la photographie à la beauté glacée des neiges de Gotham de Stephen Czapsky. En somme, le premier Batman ne fut jamais qu'une répétition générale avant la véritable entrée en piste du cirque que représente Batman Returns. Et les scories précédentes (scénario à trous, projet avant tout mercantile) ont presque toutes sautées, avalées et digérées par un scénario malin et des ambitions pleinement assumées. Bien entendu, on ressent encore le regard des producteurs soucieux de vendre des jouets. Par exemple, le Bat-véhicule aquatique n'a pratiquement aucune utilité.
Mais en dépit de ces défauts vraiment mineurs (ils ne gâchent rien du tout au plaisir), pas de doute : visuellement, cette suite s'inscrit dans une vision toujours plus expressionniste du cinéma, chargée de poésie macabre. Les scènes d'action sont expédiées (mais moins que dans le premier) alors qu'on s'attendait à un gros film bourrin, la dimension familial est passée au broyeur avec une vision noire de l'amour (masochiste) et de la famille (qui rejette les enfants, Pingouin décidant ensuite de les kidnapper tous pour se venger)... Enfin, le casting 4 étoiles ne sert qu'à étaler une galerie de figures ravagées, loin de faire rêver l'audience. Burton vampirise le projet, se l'approprie et pervertis l'essence même du divertissement. Pour notre plus grand plaisir.
Sombre, Batman Returns l'est à plus d'un titre. La lumière du jour n'effleure jamais l'objectif de la caméra. On plonge littéralement dans les ténèbres des tourments des personnages. Sur l'affiche du film, Batman, Catwoman et le Pingouin se tiennent sur la même ligne, entourés d'ombre. Une manière d'annoncer d'emblée que Batman sera mis au même plan que les méchants, quitte à gommer la mince frontière qui sépare le monstre de l'animal. Les 3 personnages principaux ne sont-ils pas associés à un animal ? On se souvient dans le premier film du dîner entre Bruce et Vicky. La trop grande table marquait la distanciation que s'imposait Bruce (il n'avait jamais mangé dans ce salon) et le présentait comme un marginal insociable. Ici, on retrouve ce côté marginal chez le Pingouin, véritable figure tragique qui, en fin de compte n'est pas foncièrement méchant. Là où le Joker était un véritable tueur avant même sa transformation, les vilains de cette suite sont devenus mauvais après avoir été les rebus de la société. Pingouin n'est jamais qu'un enfant difforme qui fut abandonné par ses parents un soir de Noël et condamné à vivre dans des égouts. En quête de reconnaissance sociale, il est un être manipulé qui exercera sa vengeance face à ce monde qui ne le comprend pas. Idem pour Catwoman. Avant d'être la femme/chat redoutable, Selina Kyle est juste une femme rêvant du prince charmant, une fille trop gentil dans un monde trop absurde et qui sera assassinée. Ce n'est que dans la mort qu'elle trouvera l'occasion d'assumer ses pulsions les plus refoulées. Le plus grand des mérites de Batman Returns vient sans conteste de son refus complet au manichéisme. Même le plus pourris des personnages, Max, est paradoxalement le plus humain, tant dans son apparence que dans son instinct paternel.
Ici, chez les 3 figures principales du récit, il est question de la dualité qui habite l'être humain. Chacun rêve de normalité, et pourtant... Le monde réel n'est-il pas plus sombre que le monde des ténèbres, comme le découvrira Pingouin ? Les protagonistes sont tous attirés par un souci de normalité qu'ils n'atteindront jamais. Ils expriment leur animalité en portant un masque. Et si c'était ça finalement leur nature profonde ? En effet, lors du bal à la fin, Bruce et Selina sont les seuls invités à ne pas être costumés, comme si ce monde festif n'était pas le leur. La passion qui lie Catwoman et Batman est loin d'être une bluette : elle est pleine de violence et est clairement établie comme sadomasochiste : le tenue en cuir de Catwoman, la réplique de Bruce annonçant que l'entaille laissé par Catwoman ne lui fait pas mal, la scène devant la cheminée... Bruce et Selina sont tous deux des fantômes quand ils ne portent pas leur masque (Keaton est volontairement fade, Selina parle dans le vide) et se rapprochent de leur vraie nature quand ils revêtent leur tenue nocturne. Il est d'ailleurs éprouvant de voir à quel point Batman n'est sans doute pas si innocent que ça dans sa volonté d'arrêter le Pingouin. Ne le jalouse-t-il pas au fond de lui, de n'être pas, à l'inverse du Pingouin, un véritable monstre ?
Le climat de démence qui anime la bande, et qui, au passage, l'impose comme un film immortel et intemporel, est toujours plus marqué quand on touche à la face sombre de l'humanité. Conscient que son film est une galerie de monstres de foire sans aucun happy end possible (Batman Returns est complètement désespéré), Burton pousse toujours plus loin la richesse de son récit en pervertissant les moindres symboles familiaux. On pense entre autre au massacre de Noël par une bande de clowns psychopathes qui pervertisse les moindres repères enfantins. Burton ayant toujours été un enfant rejeté et marginal, il va pousser le visuel de son film dans ses pires retranchements, associant chaque plaisir de l'enfance à une déformation désenchantée, effrayante. Un regard cruel sur le monde entre autre. Les clowns massacrent joyeusement, le sapin de Noël s'illumine à la suite d'un meurtre, le joli train électrique transporte des bébés mis en cage, le canard de baignoire devient un véhicule dangereux... Une façon de démolir tout ce que Burton n'a jamais obtenu (à ce titre, la scène où Seline détruit son appartement et se métamorphose peut être vue comme le bouleversant miroir de Burton détruisant le véhicule commercial qu'est censé être le film). Burton tend à la société un miroir peu reluisant, gouvernée par des pourris, aux valeurs familiales douteuses... Les hommes tendent à être des animaux et vice versa (voir la séquence virulente anti-armée où Pingouin s'adresse à ses animaux avant la bataille).
Il glisse aussi joyeusement vers un féminisme castrateur en faisant de Selina une femme vide que personne n'écoute, qui s'adresse à elle-même (« Ha zut, je ne suis pas mariée », son répondeur) et qui est l'exemple même de la femme rêvant du Prince Charmant. Cette femme aussi fade deviendra, sous la forme de Catwoman, l'allégorie d'une femme affranchie des hommes, qui sait se défendre elle-même et joue de son érotisme furieux pour piéger ses proies et punir les machos.
La conclusion de tout ce déballage de folie ? Le néant, le retour à la mort et l'éternelle solitude. Il n'y a pas de morale à Batman Returns. Ni happy end, ni espoir. Mort par électrocution, suicide, meurtre... Le final est le point de convergence de tous ces monstres luttant entre eux en dépit de leur point commun. Un final explosif et saisissant de cruauté mais aussi de beauté, lorsque l'animal laisse transparaître l'humain qui se cache derrière (les masques qui tombent mais aussi les pingouins portant la dépouille de leur maître).
Bien que Burton prétende avoir du mal à juger son film aujourd'hui (Spielberg tient le même discours avec le fiévreux mais pourtant chef d'œuvre Indiana Jones 2), cette séquelle aux aventures de la chauve-souris frappe par son étonnante justesse. Un film ultra budgété devenant une vision d'auteur sur les rebus de ce monde. Difficile d'imaginer que pareil film détraqué est vu le jour... Inutile de préciser que le film fut un (semi) échec à sa sortie. Quoiqu'il en soit, il demeure sans conteste un des 3 meilleurs films de super héros de tous les temps et sans doute le meilleur film du cinéaste.
NOTE : 10/10