De HellJohn le 20 Janvier 2007 à 01:418/10
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ou comment faire d'une comédie loufoque une émouvante odyssée existentialiste...
(spoilers)
Un pauvre type, fonctionnaire du Fisc, est, du jour au lendemain de sa vie quotidienne réglée comme une horloge, harcelé par une voix off qui raconte tous ses gestes et toutes ses pensées et que lui seul peut entendre. Le jour ou la narration lui indique sa mort prochaine, Harold Crick panique. C’est sur ce pitch délirant et très original que débute cet "Incroyable Destin de Harold Crick", titre français débile qui cache un "Stranger than fiction" moins évocateur et plus proche de l’esprit du film.
Mais ce concept n’aurait pas pu tenir sur toute la longueur d’un long-métrage. Et le suisse Marc Forster l’a bien compris. Au bout d’une demi heure (soit ce qu’on voit dans l’excellente bande-annonce, qui a le mérite d’intriguer sans en montrer trop), le film prend un virage inattendu, et ce n’est que le premier. Dans "L’incroyable destin de Harold Crick", on passe constamment à quelque chose d’autre, le sujet se fait plus ambitieux, plus émouvant, le récit est de plus en plus imprévisible et intéressant (et ça l’est dés le début)…On a l’impression de monter les marches d’une odyssée existentialiste (d’où un certain vertige qui se fait ressentir), on part d’une petite comédie potache (ça serait la première du cinéaste) pour en arriver à une véritable réflexion sur la vie.
En effet, le quatrième film de Marc Forster pose de plus en plus de questions qui, si elles peuvent sembler absurdes (Harold est-il fou ? Est-il réel ou fictif ? La vie de Harold est-elle une tragédie ou une comédie ? Doit-il mourir pour donner naissance à un chef d’œuvre de la littérature et donner un sens à sa vie ? D’ailleurs, sa vie a-t-elle un sens ? Le monde a-t-il besoin de type comme lui ?), débouchent sur un message universel touchant. Si la fin n’est pas aussi bouleversante que prévue (à l’image du destin de Crick), elle apparaît comme une ode aux détails de la vie, aux petits plaisirs, aux petites attentions. Désormais, le personnage va vraiment profiter de la vie, de l’instant présent. Profiter de la vie, ça fait quatre films de suite que Marc Forster nous le dit. De "A L’ombre de la haine", "Neverland", "Stay" et "L’incroyable destin d’Harold Crick" (quatre drames très différents), il ressort des thèmes communs et qui semblent chers au cinéaste. Ce sont des tragédies (une mort annoncée et inévitable...inévitable ?) construites par la fatalité du temps, d’où l’importance de la montre dans "L’incroyable destin de Harold Crick", qui adopte d’ailleurs, par le biais de multiples astuces visuelles (par exemple une interface chiffrée), l’esthétique d’une montre (pas étonnant, c’est le film d’un suisse), donc du temps. Le film prend la forme d’une vraie course contre la mort (trouver la romancière et l’empêcher d’écrire la mort de son personnage, donc de tuer Harold Crick).
Autre thème cher au cinéaste, la frontière floue entre le réel et l’illusion (comme dans "Stay" ou "Neverland"). Dans "L’incroyable destin de Harold Crick", la fiction et la réalité ne font plus qu’un (cf. le titre original). Mais ici, et c’est encore plus fantaisiste, l’irrationnel n’est jamais expliqué. Si on peut penser que le personnage est fou et que ça se passe dans sa tête, il s’avère que tout ce qu’il lui arrive existe. Comment Harold peut-il entendre une voix off, comment peut-il être le personnage d’un roman en cours d’écriture ? Le propos n’est pas là, et étonnement on n’attend aucune rationalisation car on a bien vite accepté l’intrusion du fantastique dans le récit. "L’incroyable destin de Harold Crick" donne de la crédibilité à l’invraisemblable, se révélant ainsi être une fable cocasse, allégorique et même un peu romantique (Harold et la boulangère) sur le sens de la vie (entre autre). Notons aussi que Marc Forster en profite pour développer, parfois d’une façon didactique amusante, une réflexion sur la narration, sur le récit, et sur la façon dont on se construit une histoire, notre histoire, notre réalité. "L’incroyable destin de Harold Crick" est décidément une comédie dramatique étonnement dense, tout en restant d’une fluidité admirable (on en perd jamais le fil et le style est agréable).
Will Ferrell (qui explorait déjà la dualité tragédie / comédie dans le "Melinda et Melinda" de Woody Allen), révélé tel un Jim Carrey dans "Truman Show" (film auquel on peut d’ailleurs penser devant ce Harold Crick), réussit à être touchant, vrai et sobre, loin de ce à quoi il nous avait habitué. Même ses détracteurs devraient tomber sous le charme, il s’agit à l’évidence de son meilleur rôle. Il représente parfaitement un Mr. Tout-le-monde qui, aux yeux du spectateur et au cours de son étrange aventure, devient un être exceptionnel, comme l’est finalement tout être humain. Les seconds rôles Dustin Hoffman (le passage à la comédie lui réussit décidément mieux qu’à De Niro), Emma Thompson (fabuleuse et très drôle en romancière perturbée et « serial killer de personnages » !) et la craquante Maggie Gyllenhaal sont de haute volée et ont leur importance dans l’histoire et la réflexion (à l’inverse du personnage de Queen Latifah). A noter les apparitions de Tom Hulce et Linda Hunt.
Dérivant du loufoque au tendre puis au bouleversant, en passant par une multitude d’étapes inattendues, cet "Incroyable destin de Harold Crick" est riche en émotion (on ri, on est ému) et en réflexion (on en gardera beaucoup de souvenirs et d’interrogations sur lesquelles cogiter). Marc Forster, qui s’impose définitivement comme un auteur à suivre, implique son spectateur et joue avec lui. Tout le monde peut se sentir concerné pour une raison ou une autre, c’est aussi ce qui fait la richesse du film. Une fois grimpé en haut de cet escalier, de surprises en surprises et d’émotions en émotions, on ne voudrait plus en redescendre.