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De HellJohn le 08 Août 2007 à 17:158/10 19465 avis postés | Inscrit depuis 1621 jours
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Nouveau : le polar-choral-hard-boiled-fun !
J’aimerais avant tout passer un petit coup de gueule. Je lis par-ci par-là que "Mi$e à Prix", c’est du « sous Tarantino » et autres comparaisons douteuses de ce genre. Faut avoir de la merde dans les yeux pour dire ça, ou alors ne rien y connaître au cinéma de Tarantino, je ne vais d’ailleurs pas me lancer dans une description du cinéma de Tarantino, mais "Mi$e à Prix" est encore moins Tarantinesque que "Slevin" ou "Layer Cake", c'est-à-dire pas du tout ! Tous les polars « cool » qui mêlent élégance et trash et présentent une multitude de personnages charismatiques et décalés ne sont pas forcément des « sous Tarantino » (ni même du Tarantino sans le « sous ») ou des « sous "Pulp Fiction" ». Le genre est peut-être tombé dans la routine et nombre de réalisateurs veulent faire leur polar culte à eux (Guy Ritchie a réussi). Là oui, on peut parler de « sous Tarantino ». Mais certains cinéastes s’en démarquent radicalement en s’éloignant d’une image faussée ("Slevin" en est un bel exemple, la promotion du film le faisait passer pour tout ce qu’il n’est pas), en contrant les attentes du spectateur ou en injectant dans le genre une dose inattendue de sentiments et de premier degré. Des films rares qui ne surfent pas sur la vague et tentent de se construire une identité propre. "Mi$e à Prix" (ou "Smokin’Aces", titre original plus amusant pour son jeu de mot), qui ressemble autant à du Tarantino que Liv Tyler ne ressemble à son père, fait partie de ceux-là.
Malgré ce que laissent penser les premières minutes, attribuant un rôle aux nombreux personnages qui vont participer au bordel à venir et qui défilent pour l’instant devant un spectateur craignant d’être déjà paumé à ce stade du récit, le concept surréaliste de "Mi$e à Prix" s’avère être d’une simplicité jubilatoire : Buddy « Aces » Israel, LE témoin-clé, celui qui peut faire tomber tout ce qui reste de la pègre, s’est enfermé dans une suite de luxe en haut d’un palace, le Casino Nomad Hotel, avec ses hommes de main et quelques putes. Certains veulent le faire taire. Certains veulent le faire parler. Certains doivent le protéger. Certains veulent simplement empocher le pactole proposé pour sa capture, ou sa mort. C’est ainsi que vont se retrouver dans ce palace des tueurs à gages professionnels, une bande de skinheads déjantés et des agents du FBI, sans compter ceux qui sont déjà sur place. Et à Joe Carnahan, enfin de retour, d’orchestrer un carnage virtuose et minutieux en faisant se rencontrer tout ce beau monde incompatible et en faisant parler la poudre.
La première partie, qui pose de façon succincte et fun la situation (très simple, donc, rien que la toute première scène résume bien le pitch) tout en dressant les portraits des nombreux protagonistes (c’est seulement là qu’on peut à la rigueur y voir du « sous Tarantino »), est forcément plus difficile à suivre : accumulation de personnages qui s’entrecroisent, nombreux va-et-vient d’un lieu à un autre, flash-back, voix off exposant le problème et présentant certains personnages…Mais c’est dans la seconde partie que tout s’éclaircit alors que, paradoxalement, rien ne se passe comme prévu ("Mi$e à Prix", c’est l’art du dérapage) et que ça se complique. Le récit devient très fluide et linéaire dés que les personnages se mettent tous en quête du même objectif : ce pauvre Buddy Aces. Pour schématiser, Carnahan construit avec sa première partie un château de cartes fragile qui, dans sa seconde partie, tombera en faisant beaucoup de bruit avant que la troisième partie ne révèle les raisons d’être de ce château de cartes. "Mi$e à Prix", c’est comme un tour de magie qui consiste à réunir tous les éléments pour que ça foire en beauté. Ces deux métaphores vont d’ailleurs de paire avec le personnage génial de Buddy Aces Israel, magicien joueur toujours avec ses (dangereuses) cartes dans les mains. Un personnage d’illusionniste qui fut le point de départ du scénario en 1993 (Carnahan s’est inspiré des liens qu’entretenait Frank Sinatra avec la Mafia) et qui pourrait symboliser à lui seul ce qu’est "Mi$e à Prix" : une dangereuse partie de cartes ou un numéro de magie risqué dans lesquels le hasard compte plus que le talent ou la technique (certains choisissent l’infiltration, d’autres le bourrinage).
Le réalisateur instaure ainsi un suspense des plus efficaces (le coté infiltration, que Carnahan utilisait déjà dans "Narc", ça marche toujours), d’autant plus qu’il prévient dés les premières minutes que tout peut arriver et que n’importe qui peut y passer. D’ailleurs, il n’y a aucun héros, pas de personnage principal, pas de prétendants à la victoire. Les survivants ne seront pas forcément les plus malins, les plus méritants ou les plus méchants, mais juste les plus chanceux. Dans la première partie, alors qu’ils pouvaient prétendre à camper les héros du film, Ben Affleck et Peter Berg sont abattus comme des merdes parce qu’ils étaient là « au mauvais endroit et au mauvais moment » (cf. l’incroyable monologue entre le cadavre de Ben Affleck et le skinhead incarné par Chris Pine, monologue qui annonce d’ailleurs la mort de ce dernier). Cette séquence, superbe, semble se référer à Sergio Leone, tant dans son ambiance visuelle et sonore (la reprise du sublime morceau d’Ennio Moriconne de "Le Bon, la Brute et le Truand") que dans son rythme lancinant et sa dramaturgie. Le polar de Carnahan joue la carte de la surprise, et on marche à fond.
Joe Carnahan trousse alors quelques purs morceaux d’adrénaline, d’action et de tension : la séquence dans l’ascenseur (on est pas prêt d’oublier les ascenseurs, dans ce film), les gunfights dans les halls (les pauvres gardiens de la sécurité contre des skinheads enragés et quasi-invincibles tels des monstres, les agents du FBI désemparés contre les deux tueuses à gages), le sniper bourrin (les tirs du fusil anti-char sont jouissifs), la salle de bain (le dialogue entre Aces et son fidèle collaborateur, scène à la fois émouvante et tendue), les retrouvailles sur le toit (« Ouais, je suis désolé »), etc. Dans cette confusion des genres cinématographiques (entre la comédie policière décalée et le drame tragique), "Smokin’ Aces" se permet même des fulgurances de romantisme (la rencontre entre Alicia Keys et Common aux airs de blaxploitation) et de vrais passages humoristiques (le rôle de Jason Bateman). C’est un cocktail détonnant et sauvage que nous propose Carnahan, avec ses dialogues tranchants et ses déflagrations puissantes qui résonnent longtemps dans les oreilles.
La réalisation à vif de Joe Carnahan est incroyablement flexible, tantôt nerveuse, tantôt contemplative, s’adaptant à toutes les situations et instaurant des ambiances variées (pesante, soul, tragique, western, décalée voir onirique…) selon les séquences, ce qui les rend d’ailleurs si marquantes. Il y a en fait une atmosphère propre à chaque personnage, et ces mélanges d’atmosphères quand les personnages se rencontrent sont parfois explosifs. On savoure un style visuel énergique unique, à la fois moderne, sophistiqué et old school, qui faisait déjà des ravages dans "Narc". La mise en scène percutante (grâce à laquelle les coups portés font très mal) et le découpage surprenant (et parfois frustrant dans les enchaînements, quand par exemple le gunfight avec les skinheads est interrompu pour aller voir ou en sont les autres personnages) exploitent au maximum le décor, luxueux ou naturel (le Lac Tahoe, dans le Nevada), et le cinéaste étonne par sa maîtrise de l’espace, car malgré ce massacre disparate, on sait toujours qui est ou et qui fait quoi. On se retrouve même avec plusieurs séquences de suspense en même temps, et le récit est construit comme une course : c’est au premier qui tuera ou qui sauvera le pauvre Aces. Et ce petit jeu est vraiment prenant. Dévoilant progressivement et parallèlement l’évolution de tous ces personnages, Joe Carnahan invente avec "Mi$e à Prix", sans aucune prétention, le « polar choral hard-boiled fun ». Carnahan écrit ses polars comme des romans et ça se sent : son "Mi$e à Prix" est bien plus dense qu’il n’en a l’air et est loin de n’être qu’une comédie policière tendance comme tant d’autres…
Même s’il semble être très éloigné du plus sérieux "Narc" et plus proche de la comédie d’action "Blood, Guts, bullets and octane" (le premier film du réalisateur), "Mi$e à Prix" possède en partie les mêmes qualités. On y retrouve l’une des forces de "Narc" : Carnahan affiche des personnages à priori stéréotypés (cf. la première partie) et y injecte une vraie humanité (sentiments d’amitié, de loyauté, d’amour voir de séduction) qui en font des protagonistes attachants, même pour les plus salauds d’entre eux. Les stéréotypes prennent vie et s’écartent ainsi de leur fonction : ce ne sont plus des clichés mais des êtres humains. Le réalisateur n’a pas besoin de raconter leur vie, il les esquisse en quelques plans et ils seront développés en cours de récit (Carnahan a bien compris que c’est l’action qui révélait les personnages, et non l’inverse). En résulte des scènes étonnement émouvantes, même en pleine action, et accentuées par le magnifique score de Clint Mansell (et non une compilation de vieux tubes à la Tarantino). A partir du moment ou les personnages existent, le suspense n’en est que renforcé.
Dommage cependant que Carnahan semble devoir respecter le cahier des charges du genre, surtout le coté décalé avec des passages barges pas franchement utiles, par exemple l’ado ninja attardé chez la grand-mère. Il faut aussi une touche de gore, une touche d’humour noir, une touche de vulgarité et une touche de sexe, en bref il faut du trash ("Slevin" parvenait à éviter tout ça). Du coup, au premier degré très réussi vient se greffer un second degré plus conventionnel (les trois néo-nazis déjantés, les hommes de mains d’Aces…) et plus vendeur malgré des idées très originales. Cependant, le mélange fonctionne et l’ensemble reste homogène, donc ce n’est pas très gênant. Autre regret : ce carnage jouissif ne va pas jusqu’au bout (beaucoup de personnages en ressortent indemnes voir incognitos), en grande partie à cause d’un dénouement décevant malgré son ironie, le film s’encombrant d’une séquence twist pas vraiment utile et trop alambiquée (encore le cahier des charges à respecter), alors que le film brillait précédemment pour sa simplicité et son rythme survitaminé. Un peu comme le personnage de Ryan Reynolds, on se dit alors : « Tout ça pour ça ? ». Cela dit, belle dernière séquence (avec un Ryan Reynolds dans son meilleur rôle), climax prenant, fin inattendue et générique de final très fun.
L’une des forces de "Mi$e à Prix" est aussi son casting blindé. La plupart des acteurs ont même accepté de se contenter d’un petit cachet pour pouvoir jouer dans ce film. Ils sont tous énormes : Jeremy Piven (impressionnant, LA révélation du film) dans le rôle au centre des convoitises, l’attachant tandem Ray Liotta / Ryan Reynolds (le premier toujours parfait, le second enfin parfait, et deux beaux rôles tragiques), Alicia Keys (une sacrée présence, la classe), Ben Affleck (attention la surprise, et les mauvaises langues diront qu’il ne joue jamais aussi bien que quand il est mort, comprenne qui pourra…), Peter Berg (qui se fait rare en tant qu’acteur, mais si c’est pour réaliser de bons films comme "Very Bad Things" déjà avec Jeremy Piven, "Bienvenue dans la jungle" ou "The Kingdom", c’est pas grave), le rappeur Common (lui aussi étonnant de charisme tranquille, on le reverra dans le "American Gangster" de Ridley Scott et dans le "The Night Watchman" de David Ayer) qui interprète aussi la chanson du générique de fin, Jason Bateman (il a une séquence très drôle), Martin Henderson (le héros de "Torque" et de "Le Cercle", vu aussi dans "Windtalkers" et "Flyboys"), Andy Garcia (qui fait du Andy Garcia, donc du bon), Nestor Carbonell (que Andy Garcia avait dirigé dans "Adieu Cuba", et ici dans un rôle inquiétant), David Proval (surtout connu pour être le Tony de "Mean Streets"), Joseph Ruskin (vu dans de vieilles séries comme Mission : Impossible, Papa Schultz, Starsky & Hutch, Super Jaimie, Drôles de dames ou L’homme qui valait 3 milliards, et plus récemment dans Alias), Chris Pine (méconnaissable dans un des rôles les plus jouissifs du film), Matthew Fox (un petit rôle amusant que Carnahan parvient même à rendre émouvant, juste en une séquence), Taraji P. Henson (agaçante quand elle fait l’excitée vulgaire de service, touchante quand elle veut protéger son amie) et même Vladimir Kulich (le roi viking dans "Le Treizième guerrier"), dont la « gueule » est judicieusement employée !
Donc une sacrée réussite, primée au Festival de Cognac (Prix de la Critique et du Jury) tout comme "Narc" l’avait été (décidément un gage de qualité, ce Festival). Je n’en attendais pas moins de ce réalisateur.
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