De HellJohn le 18 Août 2007 à 22:124/10
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"Evan Bien-Pensant"
"Bruce Tout-Puissant" partait d’un pitch jouissif qui ne tenait finalement que sur une sympathique demi-heure (Bruce qui abuse des pouvoirs de Dieu comme on l’aurait fait à sa place) avant de virer à une morale dégoulinante sur le sens des responsabilités et sur l’engagement via la romance lourde entre Bruce et sa fiancée. Il ressortait ainsi de "Bruce Tout-Puissant" une impression de potentiel gâché, comme souvent avec ce réalisateur qui a tendance à reproduire le même schéma dans toutes ses comédies ("Menteur, Menteur", "Le Professeur Foldingue" ou "Docteur Patch"), à l’exception d’"Ace Ventura", son premier et meilleur film.
Tom Shadyac rempile donc pour la suite de son "Bruce Tout-Puissant" et, faute d’un Jim Carrey qui a refusé de reprendre le rôle, se concentre cette fois sur le concurrent de Bruce dans le premier film, à savoir le présentateur Evan (Steve Carell), qui quitte son job pour une carrière ambitieuse en politique, puisqu’il vient d’être élu député de New York. Son slogan de campagne : « Nous allons changer le monde. » Mais voilà que Dieu, toujours Morgan Freeman (la bonne et surprenante idée de le voir dans ce rôle n’en est plus une), lui apparaît et lui demande de construire une Arche. Dans un premier temps, Evan ne prend pas tout ça au sérieux. Mais, harcelé par des animaux, des signes étranges et par Dieu lui-même, Evan n’en peut plus et finit par entamer la construction d’une Arche, parce que Dieu lui annonce qu’il y aura un Déluge dans quelques jours ce qui, en période de sécheresse, parait peu crédible dans la région. De plus, Evan se voit petit à petit métamorphosé en Noé, barbe, cheveux longs et accoutrements inclus.
Le pitch est plutôt original, comme dans le premier film, même s’il joue moins sur le fantasme (la victime de Dieu n’a cette fois aucun pouvoir), le comique de situation et le talent de Jim Carrey. On ne sait pas vraiment ou ça veut en venir. Ce dont on se rend compte bien vite, c’est qu’on est devant une comédie coincée bourrée de gros clichés, à commencer par celui du papa-trop-occupé-pour-emmener-ses-enfants-faire-une-randonnée-et-donc-que-ses-enfants-ils-font-la-moue-quand-leur-papa-leur-annonce-qu’il-ne-pourra-pas-venir, blablabla, enfin bref, du déjà vu insupportable ! Si au moins c’était drôle, ça passerait mieux, mais les trois quart des gags (rares, en plus) et des répliques tombent à plat (mention aux punch-lines foireuses de la secrétaire d’Evan), quand ça ne fait pas dans le sentimentalisme de supermarché (ho l’épouse dévouée qui s’inquiète pour son mari qu’elle croit devenu fou et qui emmène les enfants chez sa mère), avec en pack (ça va toujours ensemble) le méchant député John Goodman dont il faut dénoncer les magouilles publiquement, et la musique inévitablement mielleuse du fade John Debney. Même le générique de fin fait un bide.
Mais le pire reste sans doute la morale puritaine gerbante et hypocrite (avec son message écologique à la con) qu’il en ressort lorsque Evan accomplit sa mission Biblique : pour changer le monde, il faut faire des actes de charité, et il n’en sera que meilleur. Je suis bouleversé, là. Ok, désormais je vais donner de l’eau au premier chien errant que je croise et prier tous les soirs au chevet de mon lit, ainsi je vais changer le monde, je vais devenir un mec bien. Attendez, le film nous dit autre chose : il faut croire en Dieu, il faut lui faire confiance et avoir la foi. Priez, priez ! Le rêve américain, bouh c’est pas bien ! Faut privilégier sa famille au reste. La politique et donc le peuple doivent être menés par la religion (Bush a du adorer le film). Le final avec le héros s’amusant joyeusement dans le champs avec sa famille (et le chien adopté, bien sûr) puis qui va danser un peu avec Dieu sous l’arbre (et là Dieu lui dit « Tu as changé le monde, puisque tu es maintenant tout le temps avec ta famille, tu as adopté un chien et sauvé des gens ») est un peu comme une pierre qui brise un vase déjà fragile (mais on s’en fout, il était moche). Ca finit par ressembler à une pub évangéliste genre « Croyez en Dieu, parce qu’il croit en vous. »
Cependant, le concept, assez délirant, donne lieu à quelques passages amusants (Evan harcelé par les animaux, la transformation d’Evan et les looks qu’il adopte, Evan qui passe pour un illuminé médiatisé, ou Evan qui construit l’Arche entourés d’animaux) et surtout à des séquences très impressionnantes : la construction de l’Arche, l’arrivée des milliers d’animaux (des images plutôt inhabituelles et divertissantes), et surtout le Déluge (uniquement sur New York, et du coup on se demande que sont venus foutre ici des animaux des quatre coins du monde), digne d’un film catastrophe à gros budget (effets spéciaux irréprochables qui ont bouffé presque tout le budget, plans larges qui ont de la gueule, une démesure sur le coup jubilatoire même si pas drôle…), mais sans les victimes. D’ailleurs, heureusement qu’on voit du fric à l’écran, parce que cet "Evan Tout-Puissant", produit entre autres par Neil Moritz, Steve Carell, Tom Shadyac ou Tom Hanks, est la comédie la plus chère de l’Histoire du cinéma et a coûté 175 millions de $ ("Bruce Tout-Puissant" en avait coûté 80, malgré les stars à payer qu’étaient Jim Carrey, Jennifer Aniston ou Morgan Freeman), soit plus qu’un "Pirates des Caraïbes 2" ou qu’un "Transformers" (qui en montrent pourtant 5 fois plus tout en étant plus drôle). Faut pas s’étonner après que le film fasse un gros bide aux USA (malgré le succès de Steve Carell là-bas) puis en France et ailleurs. 175 millions de $ la pub catho, ça fait mal au cul.
On pouvait s’attendre à plus de délire de la part du scénariste Steve Oedekerk, réalisateur des allumés "Ace Ventura en Afrique", "Rien à Perdre" (avec Martin Lawrence et Tim Robbins) et "Kung-Pow" (et du film d’animation "La ferme en Folie"). Le mythe de l’Arche de Noé était un bon potentiel d’invention et d’humour. Las, on se contente de quelques jeux de mots sur la Bible, et "Evan Tout-Puissant" s’impose comme une comédie familiale certes ambitieuse (trop), mais aussi démagogique, de mauvais goût (avec bien sûr les cacas des zanimaux sur le devant de la scène) et moralement douteuse. Le premier degré nauséeux plombe l’ensemble, il n’y a aucune distanciation avec le sujet, et finalement aucune ambiguïté puisque le message est très clair.
Quand à Steve Carell, il est rigolo (surtout déguisé) mais n’a pas le talent ni la présence d’un Jim Carrey, puis on l’a vu plus drôle ou plus touchant ailleurs (ou les deux en même temps, comme dans "Little Miss Sunshine" ou "40 ans toujours puceau"). Le gag le plus drôle du film est un clin d’œil à l’acteur, dont le personnage passe devant un cinéma diffusant un certain "40 ans toujours pucelle : pauvre Mary".